Eh ? Quoi d'autres à Venise ?
La fête, le carnaval, les festivals ...
Partout dans la ville on trouve des marchands qui exposent leurs masques de carnaval. Ces objets, à la fois satyriques et sinistres nous rmènent à ces joyeux drilles qu'étaient Mozart et Casanova.
Les fêtes de Venise sont alors partout: dans la rue, lors du carnaval, sur le Grand Canal, sur lequel se déroulaient les festivités de l’Ascension, les plus éblouissantes qui soient: le Bucentaure, une somptueuse galère d’apparat emportait le Doge et sa cour vers Lido ou il célébrait les épousailles de Venise avec la Mer. Les peintres de l’époque, Canaletto et Guardi, ont immortalisé ces fastes. Venise était aussi une fête dans ses palais, dont certains ont conservé leurs décors, leurs lustres, et parfois leurs fresques. Les plus inoubliables sont sans doutes celles que Giambattista Tiepolo réalisa dans les salons du Palais Labia.
La Festa di San Marco : fête du saint patron de Venise (25 avril).
La Festa del Redentore : célébration de la fin de la peste de 1576.
Le carnaval de Venise: célèbre carnaval connu dans le monde entier mais cependant beaucoup moins impressonnant qu'à l'époque de Vivaldi.
La Biennale de Venise : festival d'art contemporain, toutes les années impaires, en automne. Pendant les années paires a lieu la Biennale d'Architecture de Venise. À la même période de l'année, tous les ans, se produit la Mostra, célèbre festival cinématographique.
La Sensa : cérémonie rituelle du mariage entre Venise et la mer.
Su e zo per i ponti : course organisée dans les rues de Venise.
Le Marathon de Venise : marathon organisé depuis 1986 le 11 octobre.
La Vogalonga: course maritime, où des bateaux de rameurs doivent faire le trajet (aller et retour) du bassin de Saint Marc à Burano le plus rapidement possible.
Les Regatta delle Befane (régates de l'Épiphanie): Des hommes déguisés en femmes se livrent à une course sur le Grand Canal, en gondoles ou sur d'autres bateaux, le matin du 6 janvier.
Les Regate Storiche ou régates historiques: compétition maritime, où seules des gondoles à deux rames sont autorisées à participer; en préambule, un défilé de répliques d'embarcations du XVIe siècle est organisé. Elles sont organisées le 1er dimanche de septembre.
Attention ! Si le masque est autorisé en carnaval, il est interdit de porter quelquechose qui cacherait le visage, en autre temps... sauf bien entendu la bauta, joli capuchon de soie noire et de dentelle blanche qui peut être cousu à une cape.
La plus part d’entre nous, lecteurs charmés "oublient", que ce que l’on appelle Venise n’est que le petit centre ville passéiste d'une cité aux yeux plus grands que le ventre ...Venise d'aujourd'hui, c'est bien sûr la Lagune, le Lido, Mestre et toute une portion de littoral adriatique.
Mais oui, comme dans toutes les grandes villes européennes, le centre historique, où se trouvent les bâtiments les plus anciens, est devenu une zone touristique, où le prix du m⊃2; a chassé les habitants vers la périphérie.
Comme partout en Europe les emplois réels (la conception, la production, la distribution) se sont concentrés dans les zones industrielles limitrophes et donc ne reste en centre ville, que les emplois horeca, administration ... et pourtant, ... Venise : "ville-musée" ?
Incroyablement non, Venise, une cité indescriptible, à preuve ... plus de 100.000 ouvrages sur le sujet n'en sont pas venu à bout.
Bah ! tant qu'on a la santé !
A votre santé
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Venise, station de santé au XIXe siècle Extrait d'une encyclopédie médicale réputée publiée à la fin de ce siècle Venise est une belle ville d’Italie, située au fond de l’Adriatique, peuplée de 130 000 habitants. Elle est entourée du côté du rivage de lagunes avec de nombreuses flaques d’eau douce mêlée à l’eau de mer. La ville, dont les maisons sont presque toutes bâties sur pilotis, est formée par une centaine de petites îles, reliées entre elles par un grand nombre de canaux et par environ 200 ponts de pierre ou de bois. Venise a été construite sur un espace triangulaire dont la base est au nord-ouest. Elle est incomplètement abritée au nord par la chaîne des Alpes septentrionales, à l’est par les Alpes Juliennes et Carniques, au sud par une branche de l’Apennin et à l’ouest par les Alpes occidentales. Au nord-ouest la chaîne des Alpes a une élévation suffisante, mais au nord-est les Alpes Juliennes et Carniques, quoique plus rapprochées de Venise, ne protègent pas assez la ville contre les vents qui soufflent de ce côté. L’Apennin est trop éloigné et sa chaîne est trop basse pour abriter suffisamment Venise au sud et au sud-ouest. Du côté de la mer, la ville est découverte et le sirocco, vent du sud-est, lui arrive sans obstacle en traversant l’Adriatique. Le golfe de Venise et surtout ses deux canaux principaux, le Rio-Grande et la Giudecca, favorisent la circulation de l’air. C’est à l’embouchure commune du grand canal et de la Giudecca que se réunit la colonne des vents du sud et de l’est, et qu’elle se répand dans les nombreuses petites rues de la ville de terre. L’orientation de Venise fait comprendre facilement que son atmosphère n’est jamais ni très froide, ni très chaude : aussi sa température moyenne est-elle, les hivers froids, de 3o,5 centigrade. La moyenne du printemps est de 12o,6 centigrade, de 22o,8 centigrade en été, et en automne de 13o,2 centigrade. Venise n’est donc pas une station hivernale chaude, mais elle est très remarquable par une température dont les transitions ne sont pas brusques. La stabilité du climat à la fin de l’automne et en hiver tient à ce que les terres du rivages oriental de l’Italie ne s’échauffent pas autant que celles du littoral occidental. L’eau douce et l’eau salée qui entourent la ville sont assez réfractaires à l’action du soleil. Le rayonnement des nuits est peu sensible. L’hygromètre marque en moyenne 87 degrés, et la pluie qui tombe annuellement dans la ville est évaluée à 933 millimètres. Schouw a remarqué pendant ses sept années d’observation à Venise que la durée moyenne des neiges en hiver a été de cinq jours et demi. Les orages sont fréquents sur l’Adriatique, mais le ciel de la ville est presque toujours pur et éclatant. Les courants d’air qui suivent les canaux purifient l’atmosphère : aussi les fièvres d’accès sont-elles très rares à Venise, elles s’observent seulement, et encore sont-elles accidentelles, sur les rives de la lagune aux endroits où la communication des eaux avec la mer est difficile; elles ne sont assez fréquentes qu’à l’embouchure des fleuves. En résumé, l’air de Venise est calme et habituellement humide; pendant l’hiver et l’automne sa température n’est pas élevée, mais elle ne baisse jamais d’une façon subite. Les habitants de Venise ont en général un tempérament nerveux, accompagné d’un lymphatisme marqué; ils sont rarement sanguins. Il résulte de ces remarques que le climat réussit surtout à ceux qui ont une grande plasticité du sang et sont disposés aux congestions et aux hémorrhagies actives. Cependant un séjour d’hiver à Venise convient aussi particulièrement, quoique les indigènes offrent les attributs d’une constitution où prédominent les liquides blancs, aux lymphatiques et aux scrofuleux éréthiques, c’est-à-dire à ceux qui ne sont sujets à aucune bouffissure, à aucun écoulement ni à aucune suppuration des membranes muqueuses ou cutanées. Dans les pays froids, où l’atmosphère est souvent brumeuse, comme en Angleterre, par exemple, le lymphatisme et la scrofule sont fréquents. Aussi les malades anglais, qui sont essentiellement migrateurs, viennent souvent demander au ciel de Venise d’améliorer leur mauvaise constitution, de corriger le développement trop considérable de leur système de vaisseaux blancs, d’augmenter la richesse des globules de leur sang et de donner à leurs tissus une plus grande vitalité. L’ingestion de boissons coupées d’eau de mer et les bains marins artificiellement chauffés conviennent alors, si l’air extérieur n’a pas une température suffisante pour que ceux-ci puissent être pris en pleine mer. Les rhumatisants, les névralgiques, les ataxiques, les hyperesthésiques et les chloro-anémiques névropathiques, se trouvent bien du séjour de Venise. Avant d’analyser l’utilité de son atmosphère chez les tuberculeux, il est important d’étudier avec soin la constitution des phthisiques et la période de la maladie. En effet, la douceur et la constance de la température et de l’hygrométrie de l’air sont indiquées pour les poitrinaires dont la toux est sèche et fréquente, surtout s’ils ont une grande irritabilité nerveuse, une disposition inflammatoire prononcée et une tendance marquée aux hémoptysies. C’est surtout au début de la tuberculose que réussit le climat de Venise. Les phthisiques au second degré doivent en être écartés, à moins que leur excitabilité ne soit extrême et que leurs forces ne soient conservées. Ceux dont les crachats sont abondants et la vitalité générale déprimée ne doivent pas venir à Venise, pas plus que les poitrinaires dont la maladie est trop avancée, au troisième degré, par exemple. Ce sont ceux affectés de laryngite chronique, de catarrhe bronchique, d’asthme sec et nerveux, qui se trouvent le mieux d’une ou de plusieurs saisons à Venise où leur soulagement est la règle commune. Les personnes qui souffrent d’une maladie organique du cœur ou des gros vaisseaux artériels et qui éprouvent une grande difficulté à respirer obtiennent en général un mieux appréciable dans l’atmosphère légère et pure de Venise. Mais en pareille circonstance les médecins ne doivent pas cacher à la famille de ces malades que leur affection est incurable. L’époque la plus convenable pour séjourner à Venise est du mois d’octobre à la première quinzaine de mai, car il ne faut pas attendre que la chaleur soit trop considérable et que le sirocco se fasse sentir. Les quartiers que les hivernants doivent habiter de préférence sont ceux de la place Saint-Marc et de ses environs, la Piazetta, les rives du grand canal, le Rialto et le quai des Esclavons. Venise n’a pas, comme la plupart des stations hivernales, des rues poussiéreuses qui gênent la promenade de beaucoup de malades, surtout à certaines heures de la journée où les vents soufflent avec une intermittence périodique. Les détails que nous avons donnés sur la topographie et l’anémologie de cette station nous dispensent d’insister plus longuement sur l’avantage des promenades et des distractions de Venise. Les bains de mer se prennent surtout au Lido, et ne doivent jamais être d’une longue durée, pour que la réaction qui les suit soit facile et prompte, lorsqu’on les prend surtout quand la température de l’air n’est pas assez élevée pour qu’un refroidissement subit soit possible. Venise n’a pas à proprement parler de plage, et ses bains de mer ne sont presque jamais suivis pendant la fin de l’automne, l’hiver et le commencement du printemps, c’est-à-dire pendant le temps où cette ville est fréquentée par les étrangers. A. Rotureau, article «Venise (station hivernale et marine)», dans : Amédée Dechambre et Léon Lereboullet (dir.); Louis Hahn (dir.-adjoint), Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Cinquième série. Tome deuxième (Uté-Vér). Paris, G. Masson , P. Asselin, 1886, p. 684-686 |
1869
Venise
par Yves Duteil
Comme surgie du fond des âges,
Immobile dans son voyage,
Mosaïque de sang et d'or,
Venise a posé le décor.
Tout est pour l'oeil dans ce théâtre :
Les eaux noires et les murs d'albâtre,
Illusion, lumières et fontaines.
Tout est là pour la mise en scène.
Dans l'écrin du soleil couchant,
Les palais et les goélands
Rivalisent de poésie
Pour ouvrir le bal de la nuit.
A l'heure ou les ombres se glissent,
Il flotte encore dans les ruelles
L'atmosphère étrange et cruelle
De Lucrèce et des Médicis
Mais déjà le soleil se lève.
Le rideau s'ouvre sur le rêve
Et c'est là que la ville explose
De violet, de vert et de rose
Sous les masques des farandoles,
Dans le glissement des gondoles,
La symphonie des mousselines
Des guitares et des mandolines.
C'est la foule qui vous emporte
Au hasard des ponts et des portes,
Ivre de liesse et de folie.
Mon Dieu que Venise est jolie.
Sous le ciel des balcons fleuris
Où l'on voit tourner les enseignes
Et dans le désordre qui règne,
Venise alors a du génie.
Puis le tableau reprend sa place.
Peu à peu, la folie s'efface.
Juste une effluve de fanfare,
Quelques rires, un pas qui s'égare.
On entend les pontons gémir.
C'est l'hiver au pont des Soupirs.
Un bateau s'en va vers les îles.
Les heures s'égrènent au Campanile.
A Venise, rien n'a changé.
Même les siècles ont beau laisser
Des lézardes aux murs des maisons,
Jamais le temps n'a eu raison
Ni des fastes du carnaval,
Ni des pierres ou des Bacchanales,
De Vérosène ou du Titien,
Ni des lustres en cristal ancien
Et déjà le soleil du rêve,
Sur Venise, à nouveau, se lève.
A nouveau, les façades explosent
De violet, de vert et de rose
Sous les masques des farandoles,
Dans le glissement des gondoles,
La symphonie des mousselines
Des guitares et des mandolines.
C'est la foule qui vous emporte
Au hasard des ponts et des portes,
Ivre de liesse et de folie.
Mon Dieu que Venise est jolie.
Sous le ciel des balcons fleuris
Où l'on voit tourner les enseignes
Et dans le désordre qui règne,
C'est l'enfer ou le paradis
Qui vous mène au bout de la nuit.
Venise alors a du génie.
Aimer à Venise
Byron, libertin notoire, avait trouvé un terrain de chasse à sa mesure, à Venise.
Mais déjà en 1580, Montaigne citait un certain annuaire qui circulait dans la ville, ne recensant pas moins de onze mille six cent cinquante-quatre courtisanes officielles (il s’offrit d’ailleurs un souper en compagnie du numéro deux cent quatre du répertoire).
Mais, au-delà de la galanterie déclarée, les Vénitiennes passaient pour se prêter avec bonheur aux intrigues amoureuses, en y ajoutant, non sans une certaine perversité, le piquant du risque : arrivée inopinée du mari jaloux ou de l’amant en titre, fureur du père, du frère ou du tuteur outragé... ou se disant tel, et que l’on parvient parfois à calmer au prix fort. Même les religieuses, dont beaucoup sont entrées en religion non par vocation, mais par décision familiale, ne sont pas les dernières à quitter de temps en temps la clôture du couvent pour se livrer au plaisir, quand ce n’est pas le plaisir qui vient à elles dans certaines abbayes, on reçoit beaucoup et on donne des bals pour divertir les soeurs...
Autant dire que la réputation des Vénitiennes attirait des galants venus de l’Europe entière, et qui avaient toutes les chances de parvenir à leur fin — à condition d’avoir une bourse bien garnie : celles qui n’étaient pas vénales n’en étaient pas moins coquettes, et se montraient fort sensibles à ceux qui pouvaient leur offrir toilettes, bijoux et soupers fins.
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Je la suis en pensée sur les places et dans les ruelles, sur les ponts et au bord de l’eau, le cliché est juste, la cité idéale a été conçue et construite au moins une fois. Comment retourner la honte de la viande humaine, comment assurer une dictature de l’esprit dans une république des corps ? Solution esthétique et mathémat ique. Compartimentation, écoulement, zones étanches, angles, invisibilités, profils, retenues, bassins, ouvertures sur ouvertures, passages couverts, coupures, coins, suspensions, reflets. On peut rêver là d’une population éveillée poursuivant ses calculs, société de Chinois discrets. Pas de bruit, sauf les sirènes des bateaux, les cloches, ou bien, parfois, multipliant les creux, des coups de marteau contre les coques, on répare pour naviguer, chaque percussion est encourageante, favorable, commerce, glissement, silence, évaporation d’atomes, temps lent, rapide, aéré. Amsterdam a pu avoir ce charme pour la philosophie, mais maintenant, si nous le voulons vraiment, plus rien ne nous gêne. Laisse filer ta main, retrouve-toi miroir des miroirs, je vais dans la chambre de Luz, bien en ordre, je vois le haut du dôme de la Salute dans sa fenêtre, je feuillette ses livres remplis d’équations auxquelles je ne comprends rien. Je suis sous sa protection, j’aime une fée, le destin, à travers elle, me guette et baguette... Ah, mais comment voulez-vous qu’on vous croie, ça n’existe pas, votre conte... Tant pis... Il n’existait pas davantage quand j’avais dix ans, au fond du jardin, là-bas (‘cTu écoutes ce qu’on te dit ? Tu as eu une apparition ? »...) Vous avez bien trente ou cinquante malheurs à nous raconter, des infirmités, des purulations, des frustrations, des humiliations, des fureurs, des terreurs ? Oui, non, j’oublie... L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres... J’attends l’ombre, la dérobée, je connais le passage, à gauche… On se retrouve près du puits blanc (datant de 1550), les hirondelles crient encore un peu dans le bleu du noir, on se voit de moins en moins, on se fait des pieds de nez, pourquoi inventerais-je des choses pareilles, tant pis, tant pis... Blue Moon, Blue Haze, Billie Holiday, Miles Davis... Le noir du grand bleu beau temps... Le bleu n’est vraiment bleu sur le blanc que gorgé de noir par le temps. Blanc cornée, noir iris, bleu prunelle. Et Blue Monk, Black and Blue, tous les titres où il y a le mot blue. Chut, pas un son, sauf mouettes, hirondelles, frottement du bois et des cordes… Reposez-vous, dit le crissement constant, reposez-vous à l’amarre, tous les canaux sont de votre côté, les canaux, les couchants... Ta main, ton bras, changement de main et de bras — vite. Voir-sentir- écouter-toucher partout de partout. Leger bleu sur l’épaule droite. La Fête à Venise, © Éditions Gallimard, 1991. Philippe Sollers |
Autres illustrations
séries restreintes sur Cdrom (1977 et 2009)
série en diapositives
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La fête
Descendu de ma gondole, un commissionnaire prend ma malle, mon domestique brandit les autres valises, et je me dirige, soufflant dans mes doigts, engoncé dans mes manteaux, vers ma paisible demeure, tout heureux à l’idée du lit qui m’attend.
Comme nous arrivons dans ma catie, nous la trouvons à tel point encombrée de masques et d’enfants livrés à leur joie que le passage était impossible.
— Que diable se passe-t-il ? demandé-je à un passant.
— Aujourd’hui, m’annonce ce brave homme, le patricien Bragadin, qui a son palais au fond de cette rue, a été créé patriarche de Venise. On fête sa nomination par de grands feux de joie, et il y a, trois jours durant, de larges distributions de pain, de vin et de ducats. Telle est la cause de cette liesse.
Je me dis qu’en faisant un détour par Saint-Eustache et par un pont voisin je pourrai atteindre ma porte.
Nous nous remettons en chemin, un bien long chemin, chacun de nous trois maugréant pour son compte, et je finis par aviser ma maison. Quelle est ma stupeur en voyant mes fenêtres grandes ouvertes, ma demeure garnie de lustres et resplendissante de bougies; on eût dit le Palais des Doges un jour de grande cérémonie.
Il me fallut un bon quart d’heure pour retrouver mes esprits, la bouche ouverte, les yeux emplis de ces merveilles. J’y parviens enfin et, avec mon escorte, j’approche de ma porte, où je frappe instamment.
On ouvre, et deux gardes de ville me présentent leurs tromblons, en me criant d’un air résolu :
— Arrière, manants! Défense d’entrer dans cette mais on.
— Comment? dis-je, moitié stupéfait moitié apeuré. Et pourquoi donc?
— Défense d’entrer. Allez mettre votre masque et présentez-vous à la grande porte du Palais Bragadin. On vous laissera peut-être entrer pour prendre part au divertissement.
J’avais retrouvé mon flegme habituel.
— Mettons que je sois le propriétaire de cette maison. Je rentre de voyage, je meurs de froid et de sommeil, j’ai bien le droit d’aller me coucher dans mon lit.
— Ah ! ... Vous prétendez être le propriétaire ? Attend ez ici : nous allons nous informer.
Et ils me referment la porte au nez.
Je contemplais non sans ébaubissement mon domestique et mon porteur, et ceux-ci me contemplaient, non moins émerveillés.
Au bout d’un moment, rua porte s’ouvre derechef et surgit un maître d’hôtel tout galonné d’or, qui me fait force compliments et m’invite à entrer. Ce que je fis, assez impressionné. Au sommet de mon escalier, je demande à cet homme si courtois quel magicien m’a fait l’honneur de s’installer chez moi.
— Se peut-il que vous n’en sachiez rien ? me répond-on. Mon maître, le patricien Bragadin, prévoyant la nomination de son frère et l’espace lui manquant dans son palais pour lui donner la grande fête qu’il projetait, a réuni sa demeure à la vôtre par un pont de bois qu’on a construit rapidement : ainsi, disposant à son aise d’assez de place, il a installé dans votre maison la distribution des victuailles et des rafraîchissements. Tout cela a été fait avec le consentement de qui de droit. C’est par vos fenêtres qu’on jette pain et ducats. Toutefois, vous pensez bien qu’on a eu soin de fermer votre chambre à clé : si vous voulez bien me suivre, je vais vous y amener.
Mémoires inutiles, CARLO GOZZI
© Éditions Phébus, 1987.
Musique et musiciens
Lorsque Goldoni rencontre pour la première fois Vivaldi, au printemps 1735, ce dernier vient d’être nommé « maître des concerts » à l’hôpital de la Pitié (Ospedale della Pietà), où il a débuté comme « maître de violon » en septembre 1703. Il a alors déjà composé de nombreux opéras et plusieurs dizaines de pièces de musique sacrée, de sonates et de concertos (dont les célébrissimes Quatre saisons). Il n’en est que plus piquant de le voir ici qualifié de « compositeur médiocre »...
Le noble Grimani, propriétaire du théâtre de Saint Samuel, faisait représenter dans cette saison un opéra pour son compte, et, comme il m’avait promis de m’attacher à ce spectacle, il me tint parole.
Ce n’était pas un nouveau drame qu’on devait donner cette année-là, mais on avait choisi la Griselda, opéra d’Apostolo Zeno et de Pariati, qui travaillaient ensemble avant que Zeno partît pour Vienne au service de l’Empereur, et le compositeur qui devait le mettre en musique était l’abbé Vivaldi, qu’on appelait, à cause de sa chevelure, il Prete rosso (le Prêtre roux). Il était plus connu par ce sobriquet que par son nom de famille.
Cet ecclésiastique, excellent joueur de violon et compositeur médiocre, avait élevé et formé pour le chant Mademoiselle Giraud, jeune chanteuse née à Venise, mais fille d’un perruquier français. Elle n’était pas jolie, mais elle avait des grâces, une taille mignonne, de beaux yeux, de beaux cheveux, une bouche charmante, peu de voix, mais beaucoup de jeu. C’était elle qui devait représenter le rôle de Griselda.
M. Grimani m’envoya chez le musicien pour faire dans cet opéra les changements nécessaires, soit pour raccourcir le drame, soit pour changer la position et le caractère des airs au gré des acteurs et du compositeur.
J’allai donc chez l’abbé Vivaldi; je me fis annoncer de la part de Son Excellence Grimani; je le trouvai entouré de musique et le bréviaire à la main. Il se lève, il fait le signe de la croix en long et en large, met son bréviaire de côté, et me fait le compliment ordinaire : Quel est le motif qui me procure le plaisir de vous voir, Monsieur ?
— Son Excellence Grimani m’a chargé des changements que vous croyez nécessaires dans l’opéra de la prochaine foire. Je viens voir, Monsieur, quelles sont vos intentions.
— Ah, ah, vous êtes chargé, Monsieur, des changements dans l’opéra de Griselda? M. Lalli n’est donc plus attaché aux spectacles de M. Grimani ?
— M. Lalli, qui est fort âgé, jouira toujours des profits, des épîtres dédicatoires et de la vente des livres, dont je ne me soucie pas. J’aurai le plaisir de m’occuper dans un exercice qui doit m’amuser, et j’aurai l’honneur de commencer sous les ordres de M. Vivaldi.
(L’abbé reprend son bréviaire, fait encore un signe de croix et ne répond pas).
— Monsieur, lui dis-je, je ne voudrais pas vous distraire de votre occupation religieuse; je reviendrai dans un autre moment.
— Je sais bien, mon cher Monsieur, que vous avez du talent pour la poésie; j’ai vu votre Bélisaire, qui m’a fait beaucoup de plaisir, mais c’est bien différent. On peut faire une tragédie, un poème épique, si vous voulez, et ne pas savoir faire un quatrain musical.
— Faites-moi le plaisir de me faire voir votre drame.
— Oui, oui, je le veux bien; où est donc fourrée Griselda ? Elle était ici... Deus in adjutorium meum intende. Domine... Domine... Domine.., elle était ici tout à l’heure. Domine ad adjuvandum... Ah! la voici. Voyez, Monsieur, cette scène entre Gualtiero et
Griselda; c’est une scène intéressante, touchante.
L’auteur y a placé à la fin un air pathétique, mais Mademoiselle Giraud n’aime pas le chant langoureux; elle voudrait un morceau d’expression, d’agitation, un air qui exprime la passion par des moyens différents, par des mots, par exemple, entrecoupés, par des soupirs élancés, avec de l’action, du mouvement; je ne sais pas si vous me comprenez.
— Oui, Monsieur, je comprends très bien; d’ailleurs j’ai eu l’honneur d’entendre Mademoiselle Giraud; je sais que sa voix n’est pas assez forte...
— Comment, Monsieur, vous insultez mon écolière ? Elle est bonne à tout, elle chante tout.
— Oui,
Monsieur, vous avez raison; donnez-moi le livre, laissez-moi faire.
— Non, Monsieur, je ne puis pas m’en défaire, j’en ai besoin, et je suis pressé.
— Eh bien, Monsieur, si vous êtes pressé, prêtez-le-moi un instant, et sur-le-champ je vais vous satisfaire.
— Sur-le-champ ?
— Oui, Monsieur, sur-le-champ.
L’abbé, en se moquant de moi, me présente le drame, me donne du papier et une écritoire, reprend son bréviaire et récite les psaumes et les hymnes en se promenant. je relis la scène que je connaissais déjà; je fais la récapitulation de ce que le musicien désirait, et en moins d’un quart d’heure je couche sur le papier un air de huit vers partagé en deux parties; j’appelle mon ecclésiastique, et je lui fais voir mon ouvrage. Vivaldi lit, il déride son front, il relit, il fait des cris de joie, il jette son office par terre, il appelle Mademoiselle Giraud. Elle vient. « Ah, lui dit-il, voilà un homme, rare, voilà un
poète excellent; lisez cet air; c’est Monsieur qui l’a fait ici, sans bouger, en moins d’un quart d’heure. » Et, en revenant à moi « Ah, Monsieur, je vous demande pardon » ; et il m’embrasse, et il proteste qu’il n’aura jamais d’autre poète que moi.
Mémoires de M. Goldoni
pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre,
© Éditions Mercure de France, 1988.
Amsterdam
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Il y a entre Amsterdam et Venise des analogies frappantes, et l’on appelle communément Amsterdam la Venise du Nord. Ainsi, Henry Harvard écrivit : Placées toutes deux au fond d’un golfe, à la base d’une presqu’île, elles ont, l’une et l’autre, dû au commerce maritime une prospérité inouïe. Gouvernées par une bourgeoisie patricienne amoureuse de son indépendance, impatiente du moindre joug, elles ont vu fonctionner chez elles le système républicain à une époque où il était banni de tout le reste du monde. Toutes deux, elles ont pratiqué la tolérance religieuse dans un temps où la guerre et les persécutions, s’attaquant suivant les lieux à la plupart des croyances, couvraient la campagne de ruines et les gibets de cadavres sanglants. Toutes deux, elles ont dû à cette indépendance d’esprit de pouvoir trafiquer avec des peuples que les autres nations savaient seulement combattre et d’amasser des richesses immenses en devenant les entrepositaires de l’Orient. Plaçant tout leur espoir dans leurs forces navales, elles ont conquis une inaltérable renommée par la bravoure, l’audace et la science de leurs amiraux, la valeur de leurs équipages, l’excellence de leurs flottes et le nombre de leurs navires qui leur assuraient la suprématie des mers. Poussées toutes deux par un même mobile, se défiant de l’obéissance passive des troupes et voyant dans la gloire des généraux une menace perpétuelle pour leur liberté, elles abandonnèrent à des mercenaires la défense de leur territoire. Mais malgré cet abandon de leur sécurité en des mains étrangères elles surent dans les revers faire face à tous leurs ennemis, ne désespérèrent jamais de l’avenir et c’est avec un énergie et une résolution sans égales qu’elles ont fait échec aux plus effroyables coalitions. |



