
Du bonheur
d’être chômeur
Publié chez L'iNTERDiT en 2003
En Allemagne, les « Chômeurs heureux » revendiquent haut et fort le droit à la paresse depuis 1996. Entretien avec Guillaume Paoli, inspirateur du mouvement et auteur de Plus de carotte, moins de bâton, un livre (non encore traduit en France) qui fait sensation au pays de Karl Marx.
Pouvez-
Je suis quadragénaire, estampillé "made in France", n'ai ni étudié, ni jamais voulu faire carrière ou même obtenir un emploi fixe, mais cherche plutôt à faire ce que bon me semble, le côté pécuniaire étant réglé par des périodes de chômage ponctuées de jobs et autres expédients. Je vis à Berlin depuis douze ans.
Qui se cache derrière "les chômeurs heureux" ?
Personne ne se cache, au contraire : il s'agit de rendre visible une réalité bien
cachée par les médias, à savoir qu'il y a mieux à faire de sa vie que de la sacrifier
à l'économie, et qu'il existe dès à présent des gens qui sont chômeurs volontaires,
qui ont trouvé un mode d'existence et d'activité assurément plus bénéfique, tant
individuellement que socialement, que la grande majorité des jobs à leur portée.
A partir de cette constatation «existentielle», nous mettons l'accent sur la contradiction
suivante : d'un côté on nous chante les louanges des nouvelles technologies et de
l'automatisation, lesquelles suppriment toujours plus de travail humain ; d’un autre
côté, on se désole du résultat, le nombre croissant de chômeurs, et on fait tout
pour leur rendre la vie impossible. Notre suggestion : payer ceux qui, grâce à leur
non-
En 1996 nous étions trois personnes qui avions rendu publiques quelques idées (le
fameux "manifeste" des Chômeurs Heureux, disponible sur http://www.diegluecklichenarbeitslosen.de/).
Très vite, celles-
Ceci dit, les Chômeurs Heureux n'ont nulle envie de consacrer leur temps à cette
question (l'essentiel tient en peu de mots), mais bien de s'adonner à leurs vices
de prédilection, lesquels varient selon les personnes -
Comment la société allemande considère-
La société allemande ? Connais pas, nous n'avons pas été présentés... Par contre les interlocuteurs auxquels nous avons affaire lors de rencontres, colloques ou débats réagissent en général favorablement, une fois un premier moment de stupeur passé. Précisons que ne sont pas uniquement des chômeurs, mais aussi des travailleurs plus ou moins précaires et même des classes moyennes. Apparemment, de plus en plus de gens sont gavés des promesses non tenues des différents partis gouvernementaux, ils sentent bien qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de l'économie. Et le fait que nous poussions à une remise en question sans prétendre apporter de solution miracle semble porter ses fruits. Nos idées commencent même à être prises en compte par des philosophes connus, des psychiatres, des artistes des chroniqueurs de presse etc. Ceci dit, il est clair que de tels débats n'ont aucun effet sur la politique des «décideurs» qui, au contraire, s'appliquent à augmenter la pression et les sanctions contre les chômeurs. Mais au moins, de telles mesures ne peuvent plus être appliquées au nom du consensus.
Pensez-
Etymologiquement, travail signifie souffrance (c'est pourquoi l'on parle d'une «femme
en travail»). En ce sens la question n'est pas de savoir si la chose est dépassée,
mais à quel point elle est évitable... Plus concrètement, nous critiquons le marché
du travail, le travail-
Que pensez-
C'est une idée qui, certes, ne résoudrait pas tous les problèmes, mais qui irait indiscutablement dans la bonne direction. C'est pourquoi elle n'a aucune chance d'être adoptée par les pouvoirs actuels ! La tendance générale est bien plutôt d'exonérer le capital de toute responsabilité sociale, de toute redistribution. Et parce qu'aucun gouvernement n'y donnera suite, il nous semble vain de trop se focaliser sur cette revendication (ainsi que sur le montant, 1000, 2000 ou 5000 euros pour tous?). Ce qui, pour le moment, est à notre portée, c'est de saper les justifications idéologiques du pouvoir, de révéler que le roi est nu.
Il faut encore ajouter qu'un revenu, fût-
Que répondez-
Paresseux ? Ce n'est qu'un jugement de valeur, le revers de l'assiduité. Nous pouvons être par moment très actifs, ce pourquoi nous n'avons pas le temps de bosser. Et essayer de penser et de vivre à rebours du modèle dominant nécessite parfois beaucoup d'efforts. Ceci dit, chacun fait les choses à son propre rythme et une petite sieste n'a jamais fait de mal à personne...
Provocateurs ? Oui, nous voulons provoquer une discussion publique. L'ironie, ainsi qu'une petite dose d'exagération y contribuent. Mais jamais nous n'avons laissé croire que nous prendrions la masse des travailleurs et chômeurs malheureux pour des imbéciles ou des incapables.
A LIRE :
« Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe
ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les "Droits de l'homme",
qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le "Droit
au travail", qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain,
défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la
vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... »
Le texte intégral du Droit à la paresse, de Paul Lafargue, est sur http://abu.cnam.fr/cgi-
Utopistes ? Non. L'utopiste bricole dans son coin la cité idéale du futur, sans se soucier de l'avis des autres et sans chercher quels en sont les points d'appui dans le présent, dont il veut faire abstraitement "table rase". Nous sommes plutôt des "topistes", qui partons des conditions existantes, en essayant d'y porter un regard neuf, en jouant avec pour découvrir les possibilités qu'elles recèlent.
Ne pas travailler peut parfois représenter un véritable effort, dans une société
entièrement gouvernée par la nécessité de produire. Est-
Non, ce n'est pas si facile, la première difficulté étant bien entendu de subir les tracasseries de l'agence pour l'emploi, de devoir en permanence simuler la «recherche active» d'un travail et de jongler avec la précarité des finances. Ceci dit, c'est plus qu'une compensation de pouvoir goûter à des plaisirs dont les plus haut placés des managers sont exclus, à commencer par la disposition libre de son temps. Qui voudrait mener la vie stressée d'un Bill Gates? C'est là un élément essentiel de notre argumentation. Contrairement aux époques passées, le sommet de la pyramide sociale n'a vraiment rien d'enviable. Le système ne repose plus sur une promesse de bonheur, mais sur l'invocation au sacrifice. Du coup, notre existence en vient à séduire bon nombre de gens. Nous ne nous situons pas aux marges de la société, mais en plein centre.
Propos recueillis par Sylvain Marcelli
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