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Véronique.
Sur une idée de Kasparov et Raspoutine, un texte écrit difficilement par Arthur Conte, c’est moi, la queue plongée dans le cul de Véronique, et si vous avez déjà essayé d’écrire correctement avec votre bite profondément enfoncée dans un beau trou du cul, vous comprenez de quoi je parle.
— Décrivez moi, sans prendre le temps d'y réfléchir, votre perception d'un neurone en mouvement, rugit le professeur de faculté mentale manquant me faire sursauter.
Le célèbre psychanalyste me dévisage plus qu'il ne me regarde en me demandant cela. L'air halluciné, il fait tournoyer ses mains de chaque côté de sa tête, comme s'il brassait les molécules d'air de part et d'autre de ses deux hémisphères cérébraux. Un curieux sourire court sur ses lèvres.
Moi, Arthur Conte, médecin résidant à l'Hôpital Thoracique de Copenhague, je suis affairé à défaire ma valise. Je range chaque petite pile de vêtements par genre : caleçons, bas, chandails, pyjamas, ainsi de suite, tels que ma grand-mère Berthe, chez laquelle je grandis, me l'a enseigné. Je dévisage à mon interlocuteur suspendant mes gestes un bref moment, feignant d'être tout à la fois songeur et perplexe.
— Décrivez moi donc votre sexe docteur Bernardo ?
De toute évidence il se prépare à me prendre à partie pour une de ces joutes oratoires psycho tordues, dont il fait son petit miel. Le connaissant depuis une bonne vingtaine d’années, je sais que, avant d'entreprendre une série de conférences, de tels échanges constituent un genre de mise en forme pour Bernardo. Aussi je ne vais pas me gêner, alors que je le sais sensible, pour ne pas dire susceptible, à toute remarque concernant son bas–ventre.
— Quoi, mon sexe, s'enquiert le grand homme, inquiet.
— Il paraît que c’est un véritable sexe de psychanalyste.
— Un sexe de psychanalyste ! Qu'y connaissez-vous en matière de sexe de psychanalyste vous ?
Avec Bernardo, on l'apprend à l'usure, il ne faut jamais répondre directement à une question, au risque de s'en mordre l'égo. Ce bienheureux taré est redoutable en ligne droite. Mieux vaut esquisser, louvoyer, au risque de se retrouver anéanti, sans plus d'estime de soi qu'une larve anorexique sortant de dix ans de thérapie.
— Eh bien, pour tout vous dire, on dit qu’il est plutôt laid votre zizi.
Je me mords les joues pour ne pas éclater de rire. Cette fois, l'affreux ne m'attirera pas dans l'un de ces pièges qu'il aime tant concocter.
J'ouvre un tiroir, transpose de la valise au meuble une des piles de vêtements soigneusement pliée, puis j'en reprends une autre sur le lit, que je place dans la commode, à côté de la pile précédente. Qu'il marine un peu dans son jus le psy, ça le fera réfléchir par deux fois la prochaine fois qu'il voudra m'interrompre dans mon petit rituel habituel.
Bernardo se tapote le pif, se malaxe ensuite chaque doigt de la main, visiblement agacé par ma remarque.
— Non pas tant par sa forme cher collègue, dis-je encore, en m'efforçant de ne pas lui pouffer de rire au visage mais à ce qu’on dit, à cause de la forêt incroyable qui le cache.
Bernardo s'empourpre jusqu'à la racine des cheveux. Puis tout aussi subitement, le voilà qui s'assied sur son lit, l'air abattu.
— Croyez-vous que je sois cinglé, Conte ? Croyez-vous qu'il y ait quelque chose d'immuable dans le destin d'un psychiatre traitant ? Quelque chose qui contribue à nous projeter dans les affres de la maladie mentale en dépit des efforts que nous déployons afin de ne
pas nous laisser toucher par l'aspect contaminant de la pathologie de
nos bénéficiaires ?
La question mérite réflexion. Bernardo, comme s'il eut voulu m'aider un peu à ne pas le ménager dans la réponse que j'allais lui donner, vient nonchalamment de laisser tomber son pantalon afin de remonter ses bas.
J'ai connu plus d'un psychiatre affublé de ce tic pour le moins déroutant. J'inspire à fond, fait claquer ma langue contre le haut de mon palais, tout en me grattant le bout un peu étroit du menton.
— Je crois en toute honnêteté que vous êtes né fou cher docteur. Que vous avez toujours été fou et que, quoiqu'il advienne, vous le demeurerez probablement pour le restant de vos jours. Ce qui, paradoxalement, vous immunise. On ne le dit pas à tort cher ami : à fou,
fou et demi ...
— On est jamais mieux servi que par soi-même, tant qu'à y être ! Allez, poursuivez, Conte, ne vous gênez surtout pas. Quoiqu'il en soit, au delà vos tentatives afin de ridiculiser la psychanalyse, votre réponse m'est d'un grand soulagement. Je suis cinglé, complètement fêlé de l'occiput, bon à interner.
Bernardo prit son air indigné des grands jours tout en brossant d'imaginaires poussières sur la manche de sa veste. Je ne vais pas le laisser s'en tirer à si bon compte.
— Constatez par vous-même le lent mouvement de ressac de vos neurones qu'une telle pensée abîment.
Sublime, je me trouve sublime. Voilà, j'ai effectué ce lien, rachitique il faut l'avouer, mais lien tout de même, avec son questionnement initial. Bernardo selon toute vraisemblance est ému. Ses yeux se remplissent de larmes et pour peu, je le sens, il me jouerait le jeu du psychanalyste psychanalysé.
— Conte, vos synapses ne souffrent aucune défaillance croyez-moi. Cet imperceptible mouvement d'un neurone parmi des millions d'autres, ne saurait se détecter même chez un moine bouddhiste aguerri à la lévitation. Non, mon questionnement ne recelait aucun piège subtil autre que de rechercher en toute candeur, une métaphore propre à décrire ce mouvement. Métaphore qui me serait d'un grand secours pour mon allocution d'ouverture au Congrès des Pratiques Psychiatriques Alternatives.
— Prenez cette métaphore que je vous ai donnée alors, de la mer se brisant sur la grève. Imaginez alors une molécule d'eau telle un neurone. Puis imaginez une vague, qui vient s'échouer sur la plage, porteuse du mouvement de toutes ces molécules d'eau prises d'un même élan. Quoique chaque molécule d'eau possède sa propre vie, elles demeurent toutes néanmoins indissociables, interdépendantes les unes des autres. Qu'elle le veuille ou non, la petite molécule d'eau se liguera aux autres, à leur mouvement, en une vague, qui se gonflera pour ensuite aller s'échouer sur une grève quelconque. Donc, le neurone n'a que l'illusion d'une relative autonomie de mouvements, car en dehors des autres, il n'existe pas.
– Poussez ce raisonnement à l'humain. À vous-même, tiens, qui vous croyez si génial, qui persifler sur le neurone et la molécule d'eau. Que seriez vous, Albert Conte, sans cette marée humaine vous charriant, vous entraînant à votre perte malgré vous, en dépit de vos efforts afin d'y échapper et de surnager en toute liberté ? Rien, Conte, absolument rien ! Un protozoaire, une amibe invertébrée en instance d'exister.
Comme je demeure coi, Bernardo en profite pour ajouter, narquois, qu'il a du sexe des connaissances profondes et que les poils, chaque poil recèle une dimension du toucher érogène différent.
Ainsi que je le soupçonnais, l'animal m'a piégé. Je me croyais supérieur et encore une fois, il vient me démontrer par deux plus deux égalent quatre, que je ne peux guère rivaliser avec lui à ce petit jeu. Son arrogance empeste. Cette fois, je signe la trêve et décide de me taire, de ne pas en rajouter.
Ne reste que ma poupée gonflable au fond de la valise. Une réplique de Madona, achetée à prix d'or lors d'un récent colloque international tenu à Moscou. Après avoir branché le compresseur dans la prise murale, je me mets en frais de gonfler mon amie.
— Puis-je emprunter votre système de soufflerie à mon tour ?
— Je vais vous le gonfler, tant qu'à faire. Passez moi Abdulah.
Abdulah est un énuque de race noire que Bernardo traîne dans ses valises depuis un bon dix ans au bas mot. Un coup nos compagnons gonflés à bloc, nous les glissons respectivement sous les couvertures. C'est plus fort que nous, une longue habitude aidant, le manque de tendresse généralisé caractéristique de ce monde cruel et sans âme dans lequel nous cogitons tous, nous déposons un baiser qui sur la joue, qui sur le front, d'Abdulah et de Madona.
Cinq minutes plus tard, on frappe tel que convenu à la porte de notre unité de Motel. Je me racle la gorge et j'ouvre. Il s'agit d'une petite femme un peu trapue d'une cinquantaine d'années, à la peau vérolée par les traces d'une violente acné de jeunesse. Après l'avoir invitée à entrer, je referme derrière elle.
Nous avons été maintes fois confrontés à ce type de gardienne un peu effacée. Tout en prêtant une oreille attentive à nos consignes, elle serre fermement son chiche sac à main sur son bas ventre ballonné qui tend le tissu de sa jupe. Un de ses yeux louche et dès que nous la regardons, on sent cette tristesse incommensurable et paisible des gens qui ont raté leur vie et qui en sont conscient, nous envelopper de son malaise poli. Un spécimen authentique de cette humanité nous entourant.
Côté cérébral, elle subit sans l'ombre d'un doute le mouvement des autres neurones, des autres molécules d'eau, quelque chose comme l'inconscient collectif la stigmatise à vrai dire depuis plusieurs générations même avant qu'elle ne vienne au monde et ne se gâche sous cette fragile et éphémère enveloppe charnelle cauchemardesque. Je me retiens de ne pas lui bailler au visage et je lui transmets nos directives, toujours les mêmes, inscrites sur deux feuillets à entête de l’université, imprimés la veille. Cette femme fera l'affaire, en dépit de l'atypique de notre demande de gardiennage, elle jouera le jeu sans broncher.
— Autre chose ? Demande-t-elle sans plus, d'une voix de contralto qui ne m'était pas tout à fait inconnue.
Je m'empresse alors de lui mentionner de ne pas oublier la lecture, en lui désignant le livre illustré des trois petits cochons déposé sur le dessus de la table de chevet. Je crus la voir se rebiffer légèrement. Je sais que cet aspect du travail en fatigue plus d'une. Il nous est difficile de vérifier si elles le font effectivement.


J'ai déjà proposé à Bernardo d'installer une caméra vidéo miniaturisée, mais sa probité intellectuelle l'y soustrait. Question de propédeutique personnelle me rétorque-t-il à chaque fois.
Comme nous venons pour quitter, Bernardo se retourne d'un bloc vers la quinquagénaire, la fixant comme s'il essayait de l'hypnotiser. La bonne femme, sur le coup, recule d'un pas.
— Décrivez moi, sans prendre le temps d'y réfléchir, votre perception d'un neurone en mouvement ?
Avec ses cheveux grisonnants tapés plats sur son crâne et lui dégageant largement le front, nous pouvons à vue d'œil remarquer la forme singulière de sa boîte crânienne. L'os occipital vient bomber le dessus des arcades sourcilières.
L'écart entre ses deux globes oculaires laisse présager la présence de ce syndrome découvert récemment relié au troisième chromosome et qui afflige un faciès de traits quasi mongoloïdes. Je sais bien que ce n'est qu'esthétique mais ayant lu sur les séquelles du fameux syndrome, je sais également qu'il y a de fortes chances qu'elle soit stérile de naissance. Une intéressante étude de cas somme toute que cette petite dame.
— Un neurone ne bouge pas voyons donc, ne vous couvrez pas de ridicule professeur Bernardo ! glapit la petite dame en se haussant sur la pointe des pieds. C'est une question de bon sens !
Elle nous observe, l'œil brillant. Je la reconnais comme elle enlève, triomphante, sa perruque, découvrant sa longue chevelure auburn. Il s'agit de Véronique Zonderbroek, la célèbre psychanalyste hollandaise
— Mélanie ! s'exclame Bernardo, soulevant de terre la petite femme afin de l'embrasser sur la joue avant de la projeter avec violence dans le mur. Puis, comme elle peine pour se relever, il lui tend la main, qu'elle prend, avant de lui enfoncer son genou dans le bas ventre. Puis il la gifle à la volée comme elle penche la tête en cherchant son souffle.
Véronique se relève, vacillant sur ses courtes jambes et fait signe à Bernardo d'arrêter les hostilités. Je regarde ma montre et en haussant les sourcils indique à mon collègue qu'il est temps que nous y allions.
Les penchants sado-masochistes de Mélanie Véronique Zonderbroek sont connus de tous.
— Vous nous accompagnez ?
— Non, une autre fois peut-être.
Comme nous sortons, je remarque le corbillard de Véronique, stationné un peu en retrait au bout des unités du Motel de la Tulipe Noire.
— Quick ou Burger King ? me questionne Bernardo