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Les fantasmes dont l’homme est à la fois l’artisan et la victime ne sont-ils pas l’antidote inconscient aux valeurs superficielles que nous offrent les civilisations techniques ? Peut-on s’empêcher de fantasmer sur la vertigineuse chute de reins d’une mère de famille qui attend l’autobus, patiemment dans la file des employés têtes baissées ?

On peut dire que Sidonie Duval ne passa pas inaperçue ce matin-là au marché bihebdomadaire de Saint Germain l’écluse. La vieille dame, mais qui savait son âge ?- arriva comme d'habitude Place du Général de Gaulle à neuf heures précise. Emmitouflée dans un manteau pur poil de chameau, brun passé, acheté aux Trois Suisses un peu avant la grande crise, elle trottinait dans de jolies bottines vernies noires. Son caddie roulait derrière elle, comme à l'ordinaire… sauf que ce n'était pas elle qui le tirait, mais bien le plus exotique des êtres jamais vus dans la petite ville de Saint Germain l’écluse.
Malgré la fraîcheur du printemps, l’homme ne portait qu'un curieux pantalon bouffant de couleur rouge, retenu par une large ceinture dorée en tissu. Ses babouches bleues claquaient sur le bitume. Il marchait torse nu, révélant ainsi le ton mat de sa peau et la puissance de sa musculature. Des enfants le prirent pour un célèbre catcheur américain, d'autres pour un basketteur à cause de sa taille, près ou plus de deux mètres !
Les adultes, eux, ne s'y trompèrent pas, et reconnurent en lui ce qu'il était réellement : un étranger au crâne rasé. Un grand anneau de cuivre à son oreille droite apportait une ultime touche exotique à l'extraordinaire accoutrement de cet individu non moins spécial. Le marché de Saint-Germain résonnait habituellement sous les clameurs des marchands, les conversations des ménagères, et les piaillements des enfants qui couraient de l'étal copieusement achalandé du poissonnier au véritable jardin luxuriant que constituait le stand du fleuriste, pour toujours revenir à l'antre merveilleux du confiseur. Mais lorsqu'ils virent Sidonie Duval et son étrange porteur, tous, petits et grands, baissèrent la voix, ralentirent ou s'immobilisèrent, louchant sur l'improbable couple. La vieille dame ne s'aperçut pas que tous les regards se braquaient sur eux, que dès qu'ils s'éloignaient un peu ils devenaient l'unique sujet de conversation. Toujours suivie de son porteur, elle fit le tour des commerçants dans l'ordre immuable qu'elle respectait depuis 30 ans. Seul le fleuriste, à la fin de sa tournée, prit l'initiative de lui demander l'identité de l'étrange acolyte : " Mais où avez-vous donc pêché ce grand escogriffe ? ", demanda-t-il en enveloppant ses fleurs. " Vous ne me croirez jamais " répondit la vieille dame en tendant un billet de cinquante francs. " Dans une lampe. ". Le fleuriste haussa les épaules et rendit la monnaie en grommelant des paroles inintelligibles.  Et pourtant, Sidonie Duval n'avait dit que la stricte vérité : elle avait réellement trouvé son porteur de caddie dans une lampe. Quant à la lampe, vous vous en doutez, elle l'avait dénichée sur les étagères poussiéreuses de « Rome Inde et Pakistan Antiques furnitures » disait la devanture, rue Royale, près de la gare.

Au début, Sidonie avait été attirée par une petite licorne en faïence bleue. De l'autre côté de la vitrine, comme s'il voulait la briser, le bibelot exposé entre un vase qui était  peut-être chinois et une cornemuse désaccordée dardait son appendice. Elle réfléchit quelques instants : le manteau de la cheminée, qu'elle n'allumait plus car c'était devenu trop d'entretien pour elle, servait d'arche de Noé à ses porcelaines animalières, cadeaux ou acquisitions personnelles.
Mais dans son bestiaire de céramique ne figurait point de licorne. La vieille dame poussa la porte du magasin qui s'ouvrit en grinçant. La bâtisse était sans doute plus ancienne encore que la plupart des objets mis en vente. Fitzegarld de Chassieux, le propriétaire, leva la tête. Le nez plongé dans un grand coffre en bois, il triait une litanie de vieux bibelots dénichés, expliqua-t-il à sa fidèle cliente et amie, la semaine passée chez un videur de greniers qu'il affectionnait tant. Sidonie désigna l'objet de ses désirs. Tandis que l'antiquaire emballait la licorne sous plusieurs couches de papier, elle plongea le regard dans le coffre et au beau milieu d'assiettes, de livres et de candélabres, elle remarqua une lampe, une vieille lampe à huile toute sale et recouverte de poussière. Pourquoi cet objet en particulier ? Il n'était pas plus séduisant que les autres, bien au contraire : son cuivre terni nécessitait un nettoyage vigoureux avant de mériter à nouveau d'être exposé aux regards. Pourtant, Sidonie s'en empara et le posa sur le comptoir. Une fois nettoyée, se dit-elle, la lampe trouverait sa place parmi les babioles rutilantes de sa cuisine.  L'antiquaire passa l'index sur son épaisse moustache grisonnante.
Cette lampe ? C'est que… Je n'en ai pas encore fixé le prix. Et vu son état, je ne suis d'ailleurs pas prêt de la mettre en vitrine…
Peu importe, je la nettoierai moi-même. Alors, cher ami, combien ?  L'index accéléra son mouvement de va-et-vient, puis s'arrêta brusquement.
De toute façon, par les temps qui court, j'aurai toutes les peines du monde à vendre ce genre d'objet oriental… Allez, je vous la mets avec la licorne.
Il emballa donc le tout dans du papier journal qui relatait les dernières paroles de Chirac à l’Assemblée, celles de cosmonautes et entourait de rose un amoureux noir qui serrait une belle blonde. On apprenait en page arrière que Lee Marvin et Lino Ventura ne joueraient plus jamais la course du lièvre à travers champs tandis que l’on constatait que les couturiers découvraient les genoux.
C'est donc ainsi que Sidonie se retrouva légitime propriétaire d'une vieille lampe à huile qui semblait tout droit surgie d'un conte de fées.
De retour chez elle, elle posa son sac à main sur la commode, à côté de la photographie d'Émile, son défunt mari, là où auraient dû se trouver les photos des enfants qu'ils n'avaient jamais eus. Tandis que l'eau du thé chauffait dans la bouilloire, elle installa la licorne sur la cheminée, entre la tortue et une grenouille sur le point de bondir, puis elle déballa la lampe sur la table basse du salon. Un dépôt verdâtre, tirant par endroit sur le gris, la recouvrait entièrement : chaleur, fumée, manipulations, sans compter une absence d'entretien depuis sans doute de nombreuses années, avaient accompli leur œuvre. Sidonie versa le thé au jasmin dans une tasse en porcelaine et but lentement, tout en examinant sous toutes ses coutures sa nouvelle acquisition. Puis elle posa la tasse, s'empara d'un chiffon imbibé d'eau ammoniaquée et entreprit de frotter vigoureusement la lampe. La vieille dame poussa aussitôt un petit cri aigu. Elle lâcha la lampe, qui s'échoua sur le tapis. Une fumée bleue s'en échappait par le col avec un sifflement de bouilloire.

Bien qu’un retour en arrière ait été opéré subrepticement par l’électronique, un petit nuage d'un gris phosphorescent flotta au-dessus du guéridon. Le nuage commença à onduler, à prendre forme comme une boule de glaise pétrie par un sculpteur invisible. Puis soudain les choses s'accélérèrent : la lampe cessa de siffler, les formes se précisèrent. Le nuage ressemblait de plus en plus à un être humain, puis devint effectivement un être humain.
L'homme bras et les jambes en s'exclamant d'une voix basse et caverneuse :
— Dieu que cette ouverture est étroite ! J'avais oublié, depuis le temps.  Réalisant qu'il flottait à un mètre du sol, il redescendit sur le plancher des vaches, regarda autour de lui, puis s'inclina devant la vieille dame. « Je vous salue respectueusement, Maîtresse, et vous rends grâce d'avoir fait appel à mes services. » Se demandant si c'était la police ou son médecin traitant qu'elle devait appeler, Sidonie balbutia « Qui… Qui… Qui êtes-vous, monsieur ? » On lui répondit assez simplement : Je suis Simbad, Maîtresse, votre humble serviteur. Je suis un djinn.
— Un djinn ?
 - Un génie, si vous préférez.
 - D'où… sortez-vous ?
 - De la lampe. Vous avez frotté la lampe, et je suis apparu.
 - Oh ? Comme dans les contes de fées, alors ?
— D’où venez-vous donc, jeune homme ?
—De Bagdad la Grande.
 - Vraiment ? Et que désirez-vous de moi ?
 - Je suis là pour vous servir. Vous avez acheté la lampe, vous m'en avez fait sortir. Désormais je suis donc votre serviteur.
 - Et vous… Ça coûte cher ?
 - Rien du tout. Vous ordonnez et j'obéis. Plus tard nous en reparlerons, il y a un sortilège évidemment qui m’a forcé à prendre refuge dans cette lampe et que nous romprons.
— Je suis une vieille femme. Je me contente de peu.
- J'ai servi des princes et des sultans dont la fortune dépasse l'imagination ; leurs désirs ne portaient pas nécessairement sur l'or et la richesse. N'avez-vous point d'ennemis à vaincre, des complots à dénouer, quelque caravane à guider à travers le désert ?
Sidonie secoua la tête en ajoutant que Saint Germain est une ville tranquille et même quelque peu ennuyeuse, bien sûr les couturiers découvrent genoux et cuisses, on parle de Ulla et Aznavour, de l’affaire Grégory, de Vanessa Paradis et de Shirley Mac Laine, de Lambert et un peu de la bourse, de Diana d’Angleterre et de Thierry le Luron, de l’Argentine et du football, mais, rien de très passionnant !
Voilà qui est bien fâcheux, Maîtresse, car la Règle m'oblige à vous servir.
 - Évidemment, vous pourriez faire le ménage, m'aider à porter des objets lourds, ce genre de petits services. Mais vous ne trouverez pas cela très intéressant. Et appelez-moi donc madame Duval, ce sera beaucoup moins cérémonieux.
 - A la bonne heure ! s'exclama le djinn, visiblement soulagé.
La lampe traînait toujours sur le tapis du salon. Il se pencha pour la ramasser s’exclamant qu’il allait la nettoyer.
Dans une petite ville comme Saint-Germain, les nouvelles circulent vite.
L'apparition de Sidonie et de Simbad sur la place du marché s'était propagée à une vitesse rarement égalée par le passé.
Témoins de la scène, Marguerite Antonin et Viviane Ménard s'étaient aussitôt données rendez-vous chez Paméla Guillaumat pour commenter l'événement. Qu’allait-il se passer, une affaire comme celle de ce fameux Budo Aikokaï ou encore du chanteur engagé contre les parachutistes ?


Vernon Sullivan s'est fait poursuivre, nos moralistes bien connus pour lécher le cul des archevêques dans les confessionnaux lui reprochant bien des lignes sinon des pages !
—Vous avez vu cet homme qui accompagnait madame Duval au marché, hier ?
 - C'est la première fois qu'on le voit à Saint-Germain.
- Mais comment est-il ? demanda Paméla, la seule à n'avoir pas été sur place ce matin-là.
 - Il m'a donné froid dans le dos. Un immense ostrogoth au crâne rasé. Il se promenait torse nu, vous vous rendez compte ? Il ne portait que des babouches et un pantalon bouffant trop grand pour lui.
- Il doit venir d'une de ces banlieues dites "défavorisées".
 - Il portait une grande boucle à l'oreille. C'est peut-être un manouche ?  - On n'a pas vu de caravane dans les parages…
 - En tout cas il n'est pas de chez nous !
 - Ça, c'est sûr qu'il n'est pas Français.
 - Vu sa façon de s'habiller, il viendrait plutôt de l'autre côté de la Méditerranée… Les trois femmes s'observèrent en silence, comme si tout avait dit dans cette seule phrase : l'étranger était un étranger.
 - Bientôt, on ne pourra plus sortir dans la rue sans se faire voler son sac.
 - Ou se faire égorger !
 - On n'est vraiment plus chez soi !
 - Je n'ai rien contre les étrangers…
 - Nous non plus.  - … mais est-ce que moi je vais chez eux ?
 - Bien sûr que non.
 - En tout cas, ça n'a pas l'air très honnête. On a vu cet homme faire le ménage et tondre la pelouse ce matin chez madame Duval, et comme on ne l'a pas vu sortir de chez elle, c'est qu'il habite là-bas.
 - Ce serait un clandestin ?
 - Qu'elle ferait travailler au noir ?
 - Peut-être un trafiquant de drogue, ou un terroriste !
- Mon neveu travaille à la Brigade des Mœurs, dit Marguerite Antonin. Je vais lui en toucher un mot.



Les reins calés contre un coussin aux couleurs délavées par le temps et le soleil, Sidonie lisait la gazette locale. Privilège de retraitée, elle prenait le temps de décortiquer chaque article, chaque fait divers, le plus infime entrefilet et la moindre petite annonce. Cette activité lui prenait en général toute la matinée. En babouches et bragoubraz persan, Simbad passait l'aspirateur en sifflotant un air à la mode entendu à la radio. Il s'était rapidement adapté aux us et coutumes de cette société dans laquelle vivait sa nouvelle maîtresse. Sidonie ne s'en était pas étonnée, Simbad n'était-il pas un génie ? Le djinn interrompit sa tâche. Du bout du pied, il appuya sur le bouton d'arrêt de l'appareil.
 - On vient, madame.
 Son quotidien replié à la main, Sidonie se rendit à la fenêtre, écarta un coin de voilage et regarda dans la rue. Trois hommes poussaient le portillon de son jardin.
- C'est exact, dit-elle, il serait plus prudent que vous vous cachiez, Simbad.
- Très bien, madame.  Sans prendre son élan, Ovide sauta à pieds joints à travers le salon et plongea, tête et mains en avant, vers la lampe posée sur la table basse.
Sans le moindre effort apparent, comme s'il était constitué de fumée, son corps s'engouffra à l'intérieur, regagnant la lumineuse cité parallèle de Bagdad.
Ses babouches disparurent à l'instant où retentissait la sonnette de l'entrée. Sidonie trottina jusqu'à la porte, qu'elle ouvrit en grand. Le premier homme portait un costume sombre qui le faisait ressembler à une ombre, une ombre verticale. Un peu en retrait se tenait un homme en jeans serrés par une grosse ceinture en cuir ; mâchouillant un chewing-gum, il avait l'allure d'un cow-boy. Le troisième compère était un agent de police, et n'avait l'air de rien d'autre. Leur véhicule, une voiture banalisée, était garée devant la maison, le long de la haie d'arbustes strictement taillée la veille par Ovide. Le costume, le cow-boy et le policier saluèrent Sidonie. Puis le costume tendit un rectangle plastifié et tricolore arborant sa photographie et un tampon officiel.
Inspecteur Antonin, de la Brigade des Mœurs. Vous êtes madame Sidonie Clément ? Sidonie confirma.
 - Nous avons reçu une plainte d'un patriote anonyme concernant la présence dans votre domicile d'un individu de nationalité inconnue dont la légalité des activités et la présence sur le sol national semble pouvoir être remise en cause. Nous pouvons entrer ?
Antonin avait une façon particulière de mettre les points d'interrogation entre parenthèse, comme s'il ne les plaçait à la fin de ses affirmations que par simple politesse. Les trois hommes suivirent Sidonie dans le salon qu'ils commencèrent aussitôt à examiner par des petits coups d'œil furtifs, sans se déplacer. Sidonie les invita à s'asseoir, mais l'inspecteur déclina l'offre.
Madame Clément, hébergez-vous quelqu'un dans votre domicile ?
 - Non, inspecteur. Je vis seule depuis la mort de mon mari, je n’ai hébergé qu’un certain temps la petite que vous apercevez dans le cadre ci-contre (n° 1457ktk85456 au budoclub défunctant …) et qui n’est restée ici qu’une semaine.
Sidonie ne mentait pas. Simbad vivait dans sa ville de Bagdad, ne venant qu'à son appel
Des témoins rapportent pourtant avoir vu un individu chez vous et dans votre jardin. Ce même individu vous a accompagné Place Michelet en début de semaine.
-Oh, il s'agissait d'un… ami de passage. Il est reparti hier.
 - D'où vient-il
?  - De Bagdad, affirma Sidonie, qui ne mentait toujours pas.

- Un étranger, donc. Possède-t-il un permis de séjour en règle ? Où se trouve-t-il à présent ? Quelle est la raison de sa présence en France ? Comment s'appelle-t-il ?
Sidonie tortilla nerveusement les doigts autour de son gilet. Tandis que l'inspecteur tirait ses rafales de questions, le cow-boy et le policier s'étaient mis à fureter dans le salon, tournant autour des meubles, soulevant les bibelots.
Il s'appelle Simbad.
 - Simbad comment ?
 - Je ne sais pas.
 - Et vous ne savez pas non plus le trouver à présent ?  
- Non.
- Je vois. Madame Clément, comprenez-vous que vous êtes dans une situation irrégulière ? Cela pourrait se retourner contre vous si vous ne vous montrez pas plus coopérative.
 - Chef ! Regardez ce que j'ai trouvé !  Le policier montrait la lampe. Il l'avait ouverte et reniflait l'intérieur.
 - Ce n'est qu'une lampe à huile, expliqua nerveusement Sidonie.
 - Je ne sens pas d'huile. Ça a une drôle d'odeur…
Il faut dire que le djinn avait amené avec lui un peu des senteurs de sa ville, un ballet étourdissant d'épices, de riches parfums embaumant les palais, de lourdes odeurs de tanneries de peaux de chameaux et des fumeries d'opium des quartiers populaires. L'inspecteur renifla à son tour.
Ça sent la cuisine aux épices. Et on dirait aussi de l'opium !  Le cow-boy sortit aussitôt un sac en plastique transparent dans lequel il rangea la pièce à conviction.
– Madame Clément, fit l'inspecteur, je vais vous demander de nous suivre au commissariat.
 - Pourquoi donc, mon Dieu ? Qu'ai-je fait de mal ?
 - Pour présomption de recel et trafic de stupéfiants, sans oublier l’hébergement illégal d'un étranger en situation irrégulière.
L'inspecteur tendit le bras vers la porte d'entrée, une invitation courtoise en apparence mais qui ne l'était point, on sentait qu’il était à deux doigts de saisir sa paire de menottes.


—Reprenons depuis le début, madame Clément.
L'inspecteur Antonin joignit les mains sur son bureau. Au-dessus de lui, le portrait du président François observait la scène d'un regard froid. Le cow-boy se tenait debout derrière Sidonie, l'épaule appuyée contre le mur repeint à neuf grâce aux crédits récemment alloués à la police, il mastiquait son chewing-gum méthodiquement en observant le crâne de la vieille dame. Sidonie se cramponnait à son sac à main et fixait la lampe, toujours enfermée dans le sac en plastique, posée au beau milieu de la table.  -
— Selon d'honnêtes et respectables citoyens dont la probité ne saurait être mise en doute, vous avez hébergé un étranger plusieurs jours durant
Vous prétendez qu'il s'agit d'un ami, mais vous ne connaissez que son prénom, et ignorez ce qu'il est devenu. Pour couronner le tout, cet étranger est un trafiquant de drogue présumé. Antonin leva la tête vers son collègue.
Hébergement de clandestins, recel de stupéfiant et complicité, ça va chercher dans les combien ?  Le cow-boy fit une moue hésitante, agita vaguement la main avant de lever les cinq doigts de la main droite.
 - Minimum, chef.
 - Minimum. Toutefois, madame Clément, nous reconnaissons que vous n'avez jamais fait d'histoire. Par ailleurs, votre mari est mort pour la France, ce qui est un bon point pour vous. Nous sommes donc tout prêt à admettre que vous avez été trompée, que cet homme a abusé de votre confiance et de votre hospitalité. L'inspecteur se pencha en avant, fixa Sidonie dans les yeux et ajouta froidement : « Mais pour que nous passions l'éponge, vous devez prouver votre bonne foi. En nous disant où il se trouve, qui sont ses complices, où se cache sa famille »…
 - Je peux au moins vous dire où il se trouve, répondit Sidonie. Il est rentré à Bagdad.
 - A Bagdad, tiens donc. Il y a à peine une heure, vous ne saviez pas où il se trouvait, et maintenant il est à Bagdad. Les transports sont rapides, de nos jours, surtout pour les étrangers sans papiers en règle. Faites un petit effort, madame Clément. Votre ami n'a pas pu rentrer à Bagdad par enchantement.  Sidonie ne put s'empêcher de sourire. L'inspecteur se redressa. « Comme vous voudrez. Le labo des stup' sera sûrement très intéressé par ce qu'il trouvera sur cette lampe. » Il prit la lampe dans sa main sans ménagement.
 - Si j'étais vous, murmura Sidonie, je manipulerais cet objet avec plus de précautions.
 - Et pourquoi donc ? demanda Antonin en caressant la pièce à conviction à travers le film de plastique.
 - A cause de ce que vous êtes en train de faire apparaître.  La vieille dame montra du doigt le nuage de fumée qui s'échappait de la lampe. L'inspecteur bondit de sa chaise, recula tout au fond du bureau. Le cow-boy cracha son chewing-gum et dégaina son arme. En quelques secondes, la fumée gonfla le sac en plastique, qui éclata. La détonation fit sursauter les deux policiers. Enfin libre, le nuage s'étendit et commença à prendre forme. Un deuxième nuage, jaune cette fois, sortait à son tour de la lampe. Debout sur la table, Simbad était obligé de se courber en deux pour ne pas se cogner au plafond. A ses côtés, un homme entre deux âges vêtu d'un cafetan richement brodé, le front ceint d'un turban de la même couleur blanche que sa barbe, brandissait un cimeterre de ses deux mains couvertes de bijoux et de pierreries. Simbad sauta à terre.
 - Je me doutais qu'il y aurait du grabuge, alors je suis venu avec mon ami le sultan Pohmad. Tous les deux avons horreur que l'on importune les dames. Antonin reprit ses esprits le premier. Il plongea la main dans sa veste pour prendre son arme, mais Simbad était déjà sur lui. Le djinn saisit l'inspecteur par le col et le souleva au-dessus du sol.
Dans un ratchatchas, Pohmad avait fait tomber l’arme du policier en frappant du
plat de son cimeterre. La porte du bureau s'ouvrit à ce moment sur un
groupe de policiers.
Tout va bien inspecteur ? On a entendu du br…  Antonin hurla :
- Donnez l'alerte ! Ce sont des forcenés !
Avec une moue désappointée, Simbad propulsa l'inspecteur à travers la pièce. Ce dernier heurta le premier policier qui s'écroula et amortit sa chute.
Pohmad poussa à son tour le cow-boy vers la sortie, puis claqua la porte. Les deux amis échangèrent un regard de connivence, puis ils prirent le bureau chacun par un bout du plateau, le soulevèrent et le calèrent contre la porte. Pendant le transport, quelques tiroirs s'ouvrirent en grand, déversant papiers et dossiers confidentiels.
Simbad et le Sultan Pohmad éclatèrent de rire et tombèrent dans les bras l'un de l'autre en se donnant de grandes claques dans le dos.
Mon ami, s'esclaffa Simbad, je ne m'étais pas autant amusé depuis la fois où nous avons bouté hors de ton palais ces deux voleurs qui cherchaient ta salle du trésor ! Je te remercie mille fois pour ton aide.
- C'est moi qui te remercie. Je m'ennuie ferme depuis que mes conseillers, ma femme et mes fils ont décidé que je suis trop vieux pour partir à la guerre. Ce petit exercice m'a fait le plus grand bien. Alors vieux frère, tu ne fais pas les présentations ? Simbad se tourna vers Sidonie.
-Pohmad, voici madame Duval, la nouvelle Maîtresse dont je t'ai parlé. Madame, voici mon grand ami Pohmad, un riche et puissant sultan de Bagdad la Merveilleuse.
Pohmad glissa son cimeterre sous sa ceinture, posa la main droite sur son cœur et s'inclina respectueusement. Sidonie lui tendit simplement la main.
Je vous remercie d'être venu à mon secours, Sultan. Et vous aussi Simbad, bien entendu. La situation devenait vraiment délicate pour moi. Dans le couloir, beaucoup de monde semblait s'agiter. Quelqu'un cogna à la porte.
- Nous vous ordonnons d'ouvrir immédiatement ! Au nom de la Loi ! Pohmad jeta un regard circulaire, examinant le bureau sans fenêtre.
- Nous voilà donc coincés dans ce piège de banlieue. Vous qui les connaissez bien, des négociations sont-elles envisageables ? Sidonie et Simbad secouèrent la tête. Tant mieux ! Comme cela, la seule manière de s'échapper consiste à ouvrir la porte, foncer dans le tas et s'ouvrir un chemin à coup de poing et de sabre. Cela me plaît bien.
- Ils ont des armes à feu, expliqua Sidonie. Et même si nous parvenons à nous échapper, qu'arrivera-t-il ensuite ? Je ne pourrai pas retourner chez moi. Le djinn se racla la gorge.
- Il existe une autre issue, dit-il en désignant la lampe, mais je crains qu'elle ne soit irréversible. Je peux en effet vous emmener dans notre monde et emporter la lampe avec nous. Mais vous ne pourrez plus jamais revenir chez vous.
- Si vous acceptez, intervint le sultan, c'est avec grand plaisir que je vous offrirai l'hospitalité de mon modeste palais. Je n'ai rien à refuser aux amis de mes amis, surtout lorsqu'ils sont dans la déroute. De plus, ajouta-t-il en donnant une bourrade au djinn, le gourbi de Simbad ne constitue vraiment pas un logis convenable pour une dame. Des coups sourds résonnèrent soudain dans toute la pièce.
- Vous êtes tous tellement gentils avec moi. De toute façon, il n'y a plus grand chose ici pour me retenir. J'accepte volontiers… J'ai toujours rêvé de connaître le monde des contes de fées…
Sidonie est aussi un personnage de Colette et tante Sidonie est la dame avec qui ne vit pas maritalement le sieur Lambique.
Un choc plus violent que les autres entrouvrit la porte. Le bureau se déplaça d'un centimètre.
 - Il est temps de partir. Tu es prêt, Pohmad ?  
- Alors on ne se bat plus ? D'accord, je suis prêt. Dommage..
Petit regard triste vers la porte qui s'ouvre enfin. D'accord, je suis prêt. Le djinn prit Sidonie et le sultan par la taille. A mi-chemin, le trio se vaporisa. Le nuage résultant plongea dans la lampe. Il passa avec quelques difficultés à cause de sa taille inhabituelle, mais finit par disparaître entièrement. La lampe elle-même sembla alors se distordre, comme si elle fondait. Le col se replia sur lui-même, s'engouffra dans sa propre ouverture comme une jambe de pantalon que l'on retourne. La lampe s'avalait, diminuant rapidement de taille. Au même moment, la porte vola en éclat. Antonin et le cow-boy surgirent l'arme au point, juste à temps pour voir une lampe à huile se volatiliser.


Accoudés à la rambarde en marbre de l'un des nombreux balcons de la demeure de Pohmad, Sidonie, le djinn et le sultan contemplaient en silence la ville qui s'étendait sous leurs pieds. Les dômes dorés des palais alternaient avec de modestes maisons en torchis, séparés par des venelles étroites où s'égayait une foule colorée et bruyante. Un tapis volant passa vivement devant eux, fila tout droit en direction du soleil couchant, puis vira brusquement de bord et disparut derrière un minaret.