Seccotine travaillait à Charleroi, à côté plutôt, dans la banlieue grise et rouille, pas trop loin de la Sambre, je la connaissais depuis longtemps, elle avait été de la bande du groom et de son fantasque copain. Quand je l'ai connue, elle avait onze douze ans, on allait au catéchisme ensemble, il fallait passer en dessous du petit pont du chemin de fer qui longeait la rivière pour arriver sur la place de l'Église. De temps en temps, quand ils vidaient un cubilot, le ciel devenait tout rouge. Je pensais à mon père qui rentrerait - peut-être ce soir, après la deuxième pause. Ça n'arrêtait jamais, dans l'usine.
Le groom n'a pas osé quitter ses copains alors, Seccotine est montée seule à Paris. Elle loge à l'hôtel du Nord, près de la gare du même nom. Son enquête sur les faux billets de mille francs commencée dans les caves de Marcinelle n'a plus progressé.
Jouant successivement les garces et les ingénues, elle a rencontré Gilles qui avait l'air de connaître tout le monde entre Pigalle et Blanche. Il lui avait indiqué cette adresse devant laquelle elle planquait depuis plus d'une heure. Sa patience venait d'être récompensée par l'arrivée d'une estafette grise, très anonyme dont elle vit débarquer un singulier couple, un homme et une femme cagoulés qui ouvrirent les portes arrière pour sortir du véhicule un fauteuil roulant d'invalide sur lequel était attaché un homme bâillonné et aveuglé par une écharpe noire.
Seccotine avait bien repéré les lieux et la manière de procéder par le couple et son prisonnier. Rampant sur le mur - ce qui lui vaut des écorchures aux mains et au ventre, elle se glisse à l'intérieur de la propriété, pousse le loquet d'une petite porte en bois d'une remise attenante, l'idée était bonne, un escalier s'ouvre devant elle. Elle arrive ainsi dans ce qui ressemble furieusement à un entrepôt d'imprimeur. L'imprimerie, ça la connaît, n'est ce pas ? Déception ?
Et pourtant.
Et pourtant en regardant les rayonnages couverts de livres emballés ou non, il y a des caisses qui attirent son attention. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’au cours de ses allées et venues dans le magasin elle a interrompu à plusieurs reprises le faisceau invisible d’un oeil électronique.
Seccotine, grimpée sur une échelle, ouvre une caisse et Andropov à la une de magazines soigneusement empilés, chapeau manteau de feutre foncé écharpe le look place rouge indélébile la joie de vivre soviétique la contemple d’un œil froid. Perplexe, elle repousse cette première caisse. En bas, doucement, une porte s’ouvre et deux ombres armées de revolvers entre silencieusement dans la réserve.
Devant marche sur d'épaisses semelles crêpe un homme de carrure athlétique, assez grand, petite moustache mexicaine, cheveux rare, chemise blanche, nœud papillon comme pour aller à une soirée mondaine, cagoule sur le visage. Le deuxième personnage est féminin à en croire les courbes, pleins et déliés dessinés dans l'ombre, de dos, un pantalon très moulant serré bien rempli.
— Par là chuchote la forme féminine, derrière les caisses, il me semble avoir vu bouger.
Seccotine tremblante se cache, comme elle regrette de n'avoir pas emporté son petit automatique, comment l'ont-ils repérée ?
Sylvie Vartan body de coton rose short flottant bleu pastel mains sur les hanches jette haut la jambe dans une envolée de gymnastique censée être à la portée de tous, sur une magnifique affiche épinglée au dessus d'une tablette de travail sur laquelle s'appuye Seccotine, espérant passant de la rangée deux à la rangée trois sans bruit.
Sans bruit, c'est complètement raté, la tablette s'effondre et Seccotine cul par dessus tête voit foncer sur elle deux gaziers masqués.
— Tu te rends où on te plombe tellement que tu ne pourras plus prendre un bain dans la Seine sans couler de suite, bel appas.
Je suis faite comme un rat dans la tapette pense Seccotine.
— Ne vous donnez pas ce mal, je me rends dit-elle à haute voix