VESTIAIRE
Le père était tailleur d’ardoises du côté de Fumay, il avait bourlingué entre le trou à pierres et l’Extrême-Orient, le fils avait fait l’école militaire de Bruxelles et s’était investi dans des actions coloniales et militaires. Son ami Alfort avait pris part, vers la fin des années trente, à des études sur un mode de transmission par radiophonie très particulier, un système inusité fonctionnant de telle manière que l'émetteur est irrepérable par les moyens goniométriques habituels. Plusieurs scientifiques et militaires circulèrent entre Londres, Dijon, Liège et Bruxelles pour faire des essais sous la direction du général belge Dewé. Il était parvenu à soustraire un appareillage en soudoyant un brave professeur anglais de la bande et l’avait confié à Albert Paulien, convenant d'en faire usage régulier pour s’informer de tout ce qui se passe dans une Europe assombrie d'ombres de canons et de bombes. L'Espagne où l'on s'est massacré n'est pas une vision d'un futur souhaité. Paulien, par sa double nationalité française et belge est chargé aussi de faire un rapport discret sur les relations en ligne de front entre l'infanterie belge et son commandement et la relation directe possible avec le haut commandement français.
Plus tard, une ombre planera sur la DST et le SDECE, un colonel à la main de fer dirigera un service action particulier. Durant une décénie, il ne sera connu que sous le surnom de Chinois et Dien Bien Phu mettra un terme à sa présence rue des saint Pères. C’est au cours d’un repas de corps avec des officiels américains, anglais et canadiens qu’une femme revêtue de l'uniforme des marines le regarda très attentivement en pensant : « Ainsi donc c'était lui le Chinois. »
Certains ont dit qu’il avait eu une aventure avec une princesse Ming et d’autre avec une princesse italienne, la rumeur persistante lui attribue un enfant, une fille, qu’il aurait eue de Paola, des fouineurs paparazzi parlent d’une sorte de fliquesse perfectionnée, la louve solitaire.
Albert Paulien a peut-être été le Chinois, ce qui est certain c’est qu’il a beaucoup voyagé et qu’il a été vu près de nombreux points chauds du globe, l'action c'est son rayon, peut-être par déception, il reste le célibataire qui court les filles, prestige de l'uniforme et récits de baroud, en particulier en Palestine en 1948 d'où il rapporte une belle veste de brocart pour Pilou, une Pilou triste veuve de son Charles, disparu entre Spa et nulle part. Puis est venu le temps des lanciers, le commandement d’un régiment parachutiste, les rencontres avec Bigeard et la découverte de Marie Hélène de Bracieux, descendante peut-être de Porthos, truculente, bonne vivante et surtout professeur distingué à la faculté. Le mariage eut lieu dans l’intimité et de campement en casernement on en est arrivé à s’installer au quai Mativa.
Un bel immeuble avec une grande entrée cochère, au dessus duquel l’architecte avait installé un très beau jardin d’hiver, terrasse aménagée pour l’agrément de tous les colocataires. Au cinquième, une petite Prudence Petipas tranquille voisinait à gauche d’un jeune célibataire qui travaillait comme garçon au restaurant Douro où l’on servait de très bons menus portugais. Des vitrines occupaient le rez-de-chaussée ou, à droite, était un bureau  d'assurances tenu par une dactylo et un courtier que l'on ne voyait que très rarement. Il est en clientèle disait-on. Au second, il y avait un couple, elle était professeur de chirurgie cardiaque, lui avait bien des années de plus qu'elle, retraité de l'administration sans doute, ils avait une fille de dix-huit ans qui vivait chez les grand-parents à la campagne, au troisième étage, venait dormir irrégulièrement un bel athlète aux cheveux courts qui garait souvent sa voiture avec deux roues sur le trottoir. L'immeuble était moderne et fonctionnel, le sous-sol permettait de ranger des objets encombrant dans des boxes, il y a avait moyen de garer plusieurs voitures, il y avait un cagibi qui contenait de l'outillage et il y avait même un endroit fermé d'un volet roulant où l'on pouvait réparer son véhicule, lumière, point d'eau, armoire à outillage et porte métallique qui donnait disait-on sur une cave ancienne qu'on n'avait pas démolie lors de la construction de la résidence sur l'emplacement d'un ancien prieuré. Le quai et les égouts avaient été aménagés par la ville lorsque l'on avait construit la voie express de la rive droite.
L'appartement du second était comme tous les autres si l'on se contentait, en sortant de l'ascenseur, de sonner chez les Paulien et d'entrer dans le hall qui donnait d'une part sur le living, en face sur la cuisine, à droite sur le hall de nuit débouchant sur salle de bains, trois chambres, bureau du prof, bureau encombré de l'ancien fonctionnaire, petit cagibi encombré de vieux livres rangés pêle-mêle sur une étagère achetée à la va-vite chez Toutenbois.
Un observateur professionnel, professeur de sculpture ou géomètre aurait remarqué que la partie gauche de l'étagère semblait fixée différemment au mur et il aurait pu imaginer qu'il y avait là une porte dissimulée. Un autre plus curieux se serait rendu à l'extérieur dans le fouillis des vieilles baraques et des anciens ateliers que l'on se promettait depuis longtemps de rénover - mais que faute de crédits, on n'avait pu le faire. Il aurait alors en comptant les angles et les fenêtres eut beaucoup de peine à comprendre la manière dont les murs extérieurs du 44 étaient disposés, rien ne semblait cor­respondre à la façade avant.
L'immeuble avait été construit par un architecte anglais, cela voulait-il répondre à la question ? Il avait été financé par Budo House, une société établie au Liechtenstein qui avait des usines et des magasins un peu partout dans le monde. La société s'occupait de payer les droits fonciers, de faire nettoyer les trottoirs et abords, d'entretenir les grands vitrages et de vérifier régulièrement la toiture qui supportait des antennes de télévision tarabiscotées.
Comme le professeur d'université, épouse Paulien, avait beaucoup de courrier, souvent volumineux, de nombreuses camionnettes s'arrêtaient souvent et le chauffeur ou son convoyeur déposait dans le sas sous les parlophones qui un colis qui des sacs de courriers, qui des cartons, chemises etc, la plupart du temps venant d'hôpitaux du monde entier ou d'écoles célèbres. Le professeur avait des correspondants partout et donnait chaque année un gros billet d'étrennes au facteur.
Ce matin-là, c'est Paulien qui se chargea de ramasser les petits paquets ficelés en revenant d'être allé acheter du pain frais. En se tartinant de la confiture d'orange amère, il parcourut quelques mots, laissa une tache de café sur une enveloppe, puis relut deux fois un petit mot court venant de l'ingénieur électricien à qui il avait confié une petite mission d'inspection dans un immeuble de la rue de Nicosie en banlieue parisienne. Le rapport était succinct et Paulien, après un instant de réflexion décida qu'il était encore un grand garçon, qu'il pouvait encore prendre des décisions lui-même. Il ne prit pas le combiné suspendu au mur de la cuisine et n'alla pas non plus dans son bureau, il se rendit à la salle de bains où l'on avait disposé un téléphone mural à côté de la petite armoire pharmacie.
— Deuxième lancier dit-il curieusement en décrochant.
— Bureau d'étude de la semaine lui fut-il répondu tout aussi étrangement.
— Tout est clair, envoyez un dépanneur rue de Nicosie, gros matériel si nécessaire.

— Et Paulien raccrocha, se retourna en souriant à sa femme qui venait d'entrer.
— Tu pars, dit-elle.
— Non, j'ai envoyé un réparateur.
— Ah !
Il ferma les yeux fortement, frotta son aine d'une main et s'avança en direction du hall et se rendit dans son grand bureau encombré dans le coin gauche de toutes sortes d'appareils électriques anciens, de tourne-disques éventrés, de téléphones démontés, de radios, de boutons, de boîtes de vis, transistors, diodes, circuits imprimés. N'importe quel visiteur aurait compris que le hobby du retraité était le montage d'appareils étranges et les soudures bout à bout de fils et de condensateurs aux relations aléatoires. C'était déjà plus rassurant que s'il avait joué au petit chimiste. Il s'avança vers un petit écran d'ordinateur, tourna un potentiomètre et il écouta des bruissements divers dans un haut-parleur. Ensuite, il farfouilla dans la bibliothèque et choisit deux ouvrages particuliers du major Rémi Bruck sur le magnétisme terrestre et les épidémies ainsi qu’une brochure étrange publiée en 1878 chez la Veuve Casterman, 35 pages de Eschbach intitulées « La confession par téléphone ou Examen de la question d’absoudre validement par le téléphone ».