Ceci est l'histoire de Bogotian.
Bien que plus vieux que du temps où voguaient ses pensées, Alain Bogotian ne se sentait pas très différent du jeune policier qu’il avait été, dans les rues de Chicago encore auréolées d’Al Capone, trente ans après la prohibition. Qu’y avait-il de changé ? À cette époque déjà, il ne fallait compter que sur soi-même. Les méchants n’étaient pas tous étiquetés comme tels; certains partageaient champagne et saumon fumé avec les pontes de la police. Les choses étaient restées les mêmes ni noir ni blanc, mais seulement diverses nuances de gris. Alain Bogotian méprisait le communisme et tout ce qu’il représentait avec une foi inhabituelle, même parmi ceux qui faisaient profession de le combattre, mais il n’avait rien d’un naïf ni d’un simpliste.
La vieille Plymouth passa devant le panneau rouillé affirmant au monde qu’on entrait en ville, la town américaine, avec sa banlieue de McDonalds clignotants, ses motels aux néons scintillants puis à deux kilomètres de là, le centre, Main Street ou Market Street. Une ville qui fait penser à cette Personville, surnommée "Poisonville", que Dashiell Hammett décrivait si bien dans « La moisson rouge, » il y a de cela une cinquantaine d'années. Une ville, ses citoyens, son maire, le flic du coin, le journaliste, le descendant de Roy Bean, travail, chômage, corruption...
D’où je venais, pensa Bogotian, c’était peut-être comme ça et n’était-ce pas pour cela que j’étais parti pour venir ici. Ici, j’arrivais, il y a des avantages à arriver, à être nouveau, naïf, et puis des inconvénients, le principal est qu’on ne sait pas grand’chose des gens qui vous causent. Mais ce n’est pas plus mal, puisqu’eux non plus ne savent pas grand-chose de vous.
Il y avait une place de parking libre devant le drugstore en vitrine duquel trônait un bel ensemble informatique, computeur, imprimante, appareil pour envoyer des messages en fac-similé, écran et clavier incorporé, on n’arrête pas le progrès, bientôt sans doute tout le monde s’écrirait au lieu de se parler, Alain avait entendu dire qu’en France, on ne se téléphonait plus, on se minitélait. Il se demanda si cela allait changer quelque chose à sa vision du monde et aux relations que les peuples entretenaient. Est-ce que cela allait modifier le cours des événements, allait-on renverser la vapeur qui embrumait tout comme dans les ouvrages de Raymond Chandler. Était-il vrai que l’on vivait très réellement dans un système où des Sinatra pouvaient gagner des milliers de dollars simplement en poussant une goualante et puis en les faisant miroiter aux gogos dans des casinos dirigés par des patrons en col cravate qui siégeaient aussi à la chambre des sénateurs, à l’hôtel de ville, des hommes qui ramassaient du flouze, du pèze, du fric, enfin, cet argent factice que procure des femmes qui œuvrent en bordels, en hôtels, en chambres ou même en voiture, et sans voiture dans des buissons semi-forestiers de parcs municipaux.
Alain Bogotian n’eut pas le temps de se demander s’il devait devenir acteur d’un changement de société, s’il devait déplorer qu’une juge trois fois divorcée et bien connue de ceux qui fréquentent l’arrière salle du Coffeshop Lemon Incest puisse envoyer en taule un homme parce qu'il a un joint dans sa poche. Il n’eut pas un moment de longue réflexion pour pleurer sur l’image d’un monde où le shérif peut absoudre le meurtre de Jo puisqu’il a fait gagner de l’argent aux télé locales. Non, Alain Bogotian, l’ancien délégué de la Drug and food admin en Colombie, licencié pour cause de restructuration politique n’eut qu’un centième de seconde pour plonger derrière la borne d’eau sous haute pression pour les pompiers tandis que quatre personnages cagoulés, se propulsant d’un pick-up haut sur roues, mettaient en joue Sally Brown, mère de famille cotisante à la paroisse, sortant de la boutique voisine.
L’un des bandits arma son fusil à pompe, tira dans la porte une giclée de ballettes pour caribous et pumas tandis que les trois autres se forçant un passage entre Sally tétanisée et le chambranle de la porte de la pharmacie y pénétraient en hurlant des borborygmes incompréhensibles, ils n’étaient peut-être même pas Américains, qui sait, des terroristes …
Le monde ici ne sentait pas meilleur qu’à Delaware ou qu’à Creekoil mais c’était le monde habituel d’Alain, celui où les passants regardaient s’enfuir quatre individus masqués qui venaient de faire main basse sur le fond de caisse du pharmacien tandis qu’au loin une sirène retentissait. Restez calmes, bonne gens, l’autorité veille.
( à suivre )