— Vous êtes le rêve de tas de gens, des hommes du monde bandent sur votre image, certains jutent entre vos fesses de papier déployées à l’infini dans des armoires à soldats, des cassettes de pensionnaires, des cabinets d’aisances. Mais cela ne vous empêche pas d’exister, continua-t-il en se penchant pour aligner les mots qu’il venait de dire sur son papier Vélin couché de la papeterie de Saint Servais, fabriqué grâce à cette magnifique machine à Vapeur montée en 1832 chez Zoude et chez le patron de Mario. (Zoude : fabrique de céruse, sans oublier son ami Bauwens qui en plaça une dans ses deux filatures de coton).
Il continua à écrire et nous restâmes sans parler. Je regardais l’image de Blackbelt épinglée au mur et j’imaginais bien son sexe géant bandant pour moi, en définitive, c’est valorisant de savoir que des hommes bandent pour vous. Relisant par-dessus l’épaule du grand Victor je me dis que ce n’était pas vraiment ressemblant, que pour finir j’étais encore plus bandante qu’il ne pourrait jamais le décrire, lui et ses grands mots.
Je me tournai vers Pop qui venait de déposer son paquet de copies et qui contemplait le spectacle que Victor et moi lui donnions.
— Tu le regardes et tu mouilles n’est-ce pas, me dit-elle, ne dis pas que c’est faux, regarde ta culotte, comme elle est trempée, eh bien, sache donc qu’il te suivra partout, que son regard à lui, sera sur tes cuisses tes seins tes fesses, que c’est un autre gabarit que le Victor, ce Blackbelt, et que lui, il t’entraînera dans mille aventures qui ne seront pas toujours du roman, ce sera parfois dur, très dur. Et disant cela, elle empoigne carrément le pantalon de l’écrivain.
— Alors, Victor, c’est dur !
Elle avait, Pop, les yeux sombres et brillants à la fois, grands ouverts, illuminés ... alors, cette demoiselle n’en serait-elle pas une ? Un Mario dans sa vie ? Impensable ?
— Ne pense pas trop à toi et au miroir, dit Pop.
Mais je ne pensais pas au miroir, je la regardais, elle et c’est elle que je voyais, en plus je la voyais comme le jour où elle était venue pour la première fois, remplaçante de Mademoiselle Coffe, puis super-cheftaine de stages, puis rédactrice en chef du journal.
Et derrière elle, le visage énigmatique de Blackbelt semblait penser : « A dire vrai, c’est moi qui ai inventé tout cela, le royaume des Nerviens, le grand sorcier, l’armure d’or et les reines et les vestales. J’ai caressé les filles les plus belles et c’est toi little Fanny que j’attendais ».
J’entends Mario, j’entends Batman, j’entends le grand Serge et le beau Simon et Blackbelt lui-même, qui couché sur son lit de garçon solitaire dit tout bas des mots.
« Je tourne et retourne mon corps allongé puis le geste revient de la lointaine adolescence, les mains capturent le rossignol, le robinet le canari dont parlaient les tantes et les grand'mères, les tantes avaient trente-cinq ans, les voisines de trente à quarante, les filles étaient saines et belles, elles sont toutes belles lorsqu'on les désire. Le canari caressé grandit et s'envole vers la jouissance, jouir puis attendre et jouir de nouveau, sublime ! Pour renouveler le mouvement de pompe, pour lui donner du corps, il y a les images d'auteurs, les images de peintres, les images du corps de Fanny, les cuisses nues de Fanny, les baisers de Fanny, les caresses de Fanny, toutes les choses qu'on fait avec Fanny que jamais, au grand jamais on aurait osé faire avec la Reine des Nerviens. Reine chaste asexuée et d'un âge uniforme, au poteau de torture sous le regard de Chigachkook, elle a été Cyd Charise, Gina Lollobrigida, Sophia Loren, elle a été très dévêtue, en slip et soutien-gorge, un jour le dos nu, les jambes longues, les fesses très découvertes puis est venue de la jungle, la fille Amelongen et de la cité, la fille de l'Auvergnat, le poil aux seins, le soutien-gorge relevé, la culotte bousculée, je jouis de ma Reine impénétrable et aussi nue et le monde des filles que tu croises dans la rue tous ces pieds nus qui esquissent des battements de cœur sous tes yeux ou un renflement un gonflement dans l’échancrure d’un corsage ou sous la fente un peu trop haute d’une jupe un peu trop courte n’est que l’espace infini de ton imagination. »
Je n’existe donc que dans l’imagination ?
Évidemment pas, disent ensemble Victor et Pop, tiens, prends ta main, laisse-moi te guider continue Pop, tiens, tu vois bien que tu es faites de chair et d’os, d’humeurs, et que tu es dans la tête et dans le corps.
— Comment être dans la tête et dans le corps ?
— C’est cela le privilège des filles de papier, moi, vois-tu, je suis dans ta tête en restant dans mon corps. En ce moment tu m’inventes comme il te dessine, c’est facile, tu sais :
— Tout est écrit.