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Intemporels

 

 

Feuilleton en cours de publication

 

© AEB & Charles Lauter (2006)

 

Quelques images sont disponibles sur Éditions du Soleil

(Les croquis stylisés sont  de Carine Hann)

 

 

 

 

 

445_c9a3100f3b4180b44acefeaa351fedbcIntemporels ( Elisa Kubly et Henri Belle.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(publication provisoire permettant de lire le feuilleton autrement que sur les blogs qui vous mettent la tête à l’envers).

 

Le texte complet et les illustrations originales seront publiés prochainement en version PDF © téléchargeable.

 

 

On se rappelle que « Intemporels » fait partie de la saga des Henri et plus particulièrement de celle de Henri Belle, éditeur - écrivain.

On se rappelle que « Intemporels » est une publication morcelée paraissant électroniquement à plusieurs endroits, où de nombreux lecteurs sont des « petits nouveaux » par rapport aux « anciens » qui depuis 2003 tentent de savoir qui est Henri, qui est Xian, personnages obliques au sexe indéterminé.

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La plupart des lecteurs qui entrent dans le monde de Henri se perdent dans les histoires et les personnages. On ne saura jamais si cela est voulu par Charles Lauter qui est l’inénarrable raconteur des aventures desdits personnages.

 

Nous allons donc construire notre feuilleton ensemble ...

 

Le générique, le script, l’histoire, la critique, les commentaires, la biographie ad’hoc, les repères bibliographiques ou artistiques, les termes propres à l’écriture bardamesque, la publication en format e-book ou pdf de l’ouvrage complet.

 

Commençons par le générique.

 

Production AEB

Un texte de Charles Lauteur inspiré par Karine Hann et Stendhal

Régie XIAN

 

 

 

 

Elisabeth Kubly

 

 

 

 

 

 

Jeune femme résidant à Colmar

 

Henri Belle

 

 

Directeur des Éditions du Soleil

 

Résidence actuelle Carry le Rouet

Éditions du Soleil 

 

Vont déménager de Marseille à Amsterdam

Marguerite Duchênois

Adjointe de direction aux Éditions du Soleil

 

 

 

 

 

( Présentation à suivre )  .... mais l’histoire se met déjà en place ...

 

 

 

un mardi d’avril

 

Il y a deux voies convergentes, une 222_70a0a5a11f553336117016aa7c9bdb79imaginative hors cadre et un brave garçon qui écrivit :

Note de l’auteur
Non, c’est trop cucul...Et pourtant je ne parviens pas à saisir le style " Harlequin" Je ne peux pas aller plus loin. J’arrête. Excusez moi.

Et la réponse de Xian :

Si tu le permets, je vais m'y essayer en deux temps avec le même texte -avec le même scénario envoie-moi ou non le feu vert et si oui, disons ... pour lundi, non, mercredi semaine prochaine parce qu'il faut tout de même que je relise un passage ou deux du Veuzit ou similaire que je dois pouvoir dénicher dans le grenier ...

 

Le temps a passé et la porte du grenier est restée close. Alors, est revenue l’idée de l’écrivain et de l’amie lointaine, la lectrice inconnue ...

Et de se rappeler qu’il y avait eu une correspondante aux feues Éditions du Soleil ...

 

 

 

 

 

Préambule (deuxième, ce serait donc une sorte d’avant-propos dans le propos)

La correspondance publiée ici semble être née de la nécessité pour l’un et l’autre des amants (car on sait qu’ils furent amants) d'exprimer que les choses sont ce qu'on en fait, et que l’érotomanie peut-être une source prodigieuse de bienfaits.

Parfois, la violence des propos en ébranlera certains, en choquera quelques unes mais un amour ne peut être limité par des cachotteries intellectuelles ou pseudo-légales. Bien entendu Henri et Élisa Kubly existent, il n’est donc nul besoin ici de mentir comme des arracheurs de temps et d’imprimer l’avant-propos classique : Ceci est une œuvre de fiction agnia gnia agnia gnia .... bonne lecture bientôt .....

 

La crainte de susciter l'ennui chez le lecteur est aussi un point commun aux deux auteurs, qui vous demandent gentiment d’user de votre droit de réponse en imprimant vos remarques au verso du document avait écrit en prémisses Laid Iteur. L’auteur étant célibateur, point de cajoleries, si cela ne vous plaît pas, émilez de suite !

(henribelle@skynet.be)

 

 

* *

*

 

 

Mardi

Chère Elisa,

 

 

Comme tu le sais, Henri a décidé de déménager le bureau, l’affaire se fera en deux temps, nous quittons le vieux bâtiment de la rue neuve Sainte Catherine pour un plateau moderne quelque part près du palais des congrès de Strasbourg. Passer ainsi de la jungle des rues tombées dans la mer Méditerranée à une ville dont mon seul souvenir actuel est la place du Corbeau et un restaurant où l’on me servit une infâme bouillasse de choux blancs est un peu stressant.

 

adam (165) (Custom)Je ne devrai pas m’y faire longtemps, heureusement, Henri m’a assuré que ce bureau n’avait de raison d’être que pour y régler facilement des problèmes européens de publication, car, sans doute l’as-tu appris par la presse, Henri va se lancer dans l’édition internationale, c’est pour cela qu’on déménage, le « pratique » dans la capitale de l’Europe et le « courant de pensée », un peu plus tard à Amsterdam, sur le Herrengracht paraît-il.

 

 

cartonsC’est en rangeant les cartons dans des petits conteneurs à roulettes, c’est facile pour le transport, que j’ai découvert une pile de chemises roses qu’Henri avait déposées derrière l’étagère au fond du couloir des archives. Sacré Henri, surprenante Elisabeth !

 

Cachottière !

 

Bien évidemment, j’ai ouvert et feuilleté chacun des dossiers, j’ai tout lu, ce qui m’a pris l’après-midi entière et trois heures sup que je facturerai d’ailleurs à ce cher Henri, je ne m’attendais pas à trouver tant de mystère derrière mon autoritaire et très gentleman patron et autant de fougue, de verve, de brutale sensualité dans le courrier que vous avez échangé.

 

Je m’étais bien douté, lorsque je t’ai vue débouler un matin dans l’office marseillais que « quelque chose » était arrivé entre toi et Henri, mais du diable m’emporte si j’ai imaginé un seul instant cette passion dévorante. C’était donc cela tes humeurs massacrantes, ta fuite un autre matin vers cet Ibiza où je te sais quasi nue offerte au soleil la journée durant. Tu as bien de la chance, moi, je vais continuer l’emballage, le déménagement, le rempotage dans la ville libre royale, trop germanique pour moi qui adore, tu le sais, Saint Lazare et le vieux port, Sormiou et les calanques, l’aïoli et le rosé d’ici.

 

Je te laisse, « il » vient de passer dans le bureau et tu sais ses regards, cette arme puissante qu’il utilise abondamment, pouvant ainsi sans mot dire aussi bien mépriser qu'adorer.

 

 

Je t’embrasse, chère ancienne et fugace collègue, à bientôt.

 

Marguerite dite Némo (c’est « lui » qui avait inventé ce mot sinistre : personne !), 26 ans, alcoolique homosexuelle abstinente depuis 17 mois.

(Grâce à la découverte de cette correspondance, pour la première fois depuis des années, je me surprends à sourire, à rire et à aimer les autres).

 

 

* *

*

 

 

 

Lundi

Chère Elisa,

 

Je t’avais écrit la semaine dernière une lettre restée à ce jour sans réponse, tiens, je te joins un bien curieux courrier, n’était-il pas un peu menteur ? un peu truqué ?, c’est la première lettre qui était dans la chemise rose sous le somptueux titre écrit à la ronde : Etrang’elle.

 

Monsieur Belle,

 

Magnifique, vous étiez vraiment et verve et tout à votre avantage à l’opposé de votre interlocuteur qui si brillant qu’il soit avait l’air bien fade.

Ce face à face avec un maître de conférence que vous avez bien remis à sa place lors de votre passage à la télévision, hier soir, a réellement créé en moi une grande émotion.

Déjà tout ce que j’ai lu de vous, et en particulier le très beau « Rendez-vous à Colmar » m’a interpellée, et là, je vous ai senti tellement en symbiose avec votre œuvre, vos livres me parlent, parfois me heurtent mais me touchent toujours profondément.

 

Enseignant la littérature à l’Université, j’ai présenté plusieurs de vos titres à mes élèves, mais quel merveilleux cadeau serait-ce de les leur faire découvrir en même temps que le maître lui-même. Adepte totalement convaincue à la fois de votre style et de la philosophie développée dans l’ensemble de vos ouvrages, j‘ose espérer que vous accepterez de nous nous honorer de votre présence en nous rendant visite, à mes élèves et moi-même.

Certainement nous pourrions organiser un rendez-vous « conférencier » avec plusieurs autres collègues et leurs classes.

 

Je me tiens à votre disposition pour convenir des modalités de cette réunion à la date qui vous agréerait le mieux dans un emploi du temps que j’imagine fort bien très chargé.

Je suis votre dévouée,

Elisabeth Kubly.

 

Bien entendu, le secrétariat ici fait un barrage usuel aux groopies et une lettre de fin de non-recevoir t’avait été adressée, ne le prend pas mal, c’est – et tu le sais maintenant, toujours ainsi que cela se passe avec notre grand homme.

Je t’embrasse et c’est avec plaisir que je te reverrai dans les parages.

Bisous soutenus

Marguerite.

 

 

* *

*

 

 

Lundi

Chère Elisa,

 

Je te remercie pour le moment agréable que tu m’as fait passer au téléphone. Entre femmes, n’est ce pas...

 

Oui, j’ai retrouvé aussi dans les caisses que nous avons dérangées plusieurs articles consacrés au « patron » et à sa jeunesse ici à Marseille.

Certaines maisons ou certains lieux qui se rattachent intimement à la vie de Henri Belle et qu'il a décrits dans la " Vie d'Henri Lardu ", ainsi la cathédrale La Major, imposant édifice, bâti, sur le site du temple de Diane la Grande, entre 1852 et 1893 dans le style Byzantin par Léon VAUDOYER qui en dressa les plans et Henri. ESPERANDIEU qui éleva les dômes sont évoqués longuement dans les biographies que plusieurs universités lui ont consacrées.

 

rdvcolmar (Custom)Il y a aussi quelques anciens magazines, tu seras surprise peut-être de savoir que tu avais fait la une de Noir & Blanc et que plusieurs photos de toi toute nue ont été publiées par Voilou, je suppose qu’elles ont été faites par des paparazzi lors de votre escapade à Ibiza.

 

 

Il y a encore un exemplaire numéroté de ce « Rendez-vous à Colmar » auquel tu semblais tant tenir.

Et des tas de petits papiers annotés, tu sais comment il est, toujours à saisir une idée au vol, à griffonner, jusqu’à sur les nappes en papier des pizzerias. Tiens ici, un buvard se lit à l’envers, l’encre pochée dit : Je n'osais pas prononcer son nom; si quelqu'un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du coeur, j'étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon sang. On retrouvera sans doute la phrase dans un prochain ouvrage bien que pour le moment il soit à composer maints discours que ses amis politiques vont citer à l’Assemblée.

 

J’ai bien aimé ce que tu m’as dit quand j’ai annoncé que j’allais publier une partie (voire tout) de cette correspondance sulfureuse. Je me permettrai d’y ajouter des petits points d’ancrage pour ceux qui dériveraient - c’est facile avec un romantique et une chienne en chaleur, sais-tu qu’il t’a surnommée comme cela ! Donc tu m’avais dit : Tous ces mots sont les miens, sans doute ai-je pu faire des omissions dans les faits, des transpositions, des erreurs; mais aucune menterie sur ce que j'ai senti ou sur ce que mes sentiments m'ont fait faire. Je supplie le lecteur, si jamais il s’en trouve, de se souvenir que je n'ai de prétention à la sincérité qu'en ce qui touche mes impressions intimes, sans accorder grande confiance au fond dans les jugements que j'ai pu décrire. Il n’y a de vrai chez moi que les sensations, que ce qui m’a tenu du cœur aux tripes.

 

J’ai été amusée et séduite par cette correspondance qui est bien celle-là, celle du cœur, celle des tripes ! Et j’aime beaucoup les commentaires que tu m’en as donnés, au fait, je t’aime bien tout entière, Elisabeth. Une première lettre rejetée ne t’avait pas découragée.

 

 

 

Dix jours plus tard

 

 

Cher Monsieur Belle,

 

 

Je vous remercie pour votre réponse, d'autant plus que c'est de votre main « propre » que la missive m'arrive. Comprenez mon émoi. Je ne sais si les dessous que je porte, si rarement il est vrai, n'en garderont pas la trace.

 

Je ne crois pas au hasard Henri, vous permettez n'est-ce pas que je vous appelle Henri ?

 

Concernant mon langage, il est vrai qu'il est plus adapté, aujourd'hui, aux jeunes gens qui fréquentent mes cours. Je vous promets d'y faire attention à l'avenir, mais une promesse est faite pour être oubliée, n'est-il pas vrai ?

 

Qu'est-ce que j'apprends ? Seriez-vous homme à vous décourager à la moindre contrariété, ici les kilomètres à parcourir. Cela étant je note tout de même à votre lecture, que vous êtes plus prompt à vous déplacer à Rome que dans le Nord de la France. Il est vrai que l'on a pour réputation la froideur du climat.

 

Vous m'en voyez désolée. Vraiment. Que n'aurais-je donné, non, offert ! pour vous rencontrer.

 

Je resterai cependant votre secrète dévouée,

Elisabeth Kubly

 

 

 

Le mot presque anonyme lui est parvenu douze jours plus tard, Elisabeth ne pensait peut-être plus à celui à qui elle avait écrit.

 

Date de la poste.

 

Le secrétariat des éditions du Soleil a bien enregistré votre courrier sous le numéro HB524 que vous voudrez bien rappeler dans vos courriers ultérieurs.

 

                                                                                                                             Le service du courrier des lecteurs.

                                                                                                                             Marguerite Duchênois.

 

 

 

* *

*

 

 

 

 

 

 

Elisabeth avait haussé les épaules : c’était vraiment simplet, elle venait d’ouvrir un ouvrage du goujat, elle y écrivit d’un trait de crayon rageur le mot « idiot » en marge de la page trente-cinq où le texte déroulait : Quand au cours du combat, ta chair me submerge, je défaille dans tes bras, ivre de ton parfum, à moitié asphyxié, en fait, je reçois la vie et je meurs de bonheur, au terme de la lutte je t'offre ma dépouille, celle superbe et désirable de la belle au bois dormant qui s'offre au prince des violeurs, me voilà suprême gibier pouvait-elle dire, d’une seule traite. On dirait du Mertens.

 

Puis elle se rendit compte qu’elle le rendait responsable de sa propre déception, de son enflammement, de sa fougue si souvent, si habituellement récompensée, ici bafouée. Cochon de secrétariat ! Putasserie d’administration. C'est très émouvant de parler à un mur des lamentations se dit-elle en regardant la peinture du corridor. Tiens, pensa-t-elle, cela s’écaille ici, il faudra que j’en avise le propriétaire.

 

 

Un moment se passa où la vie s’écoula, Simplement d’heures en heures il y avait comme une sorte de manque. Des journaux, des revues parlaient de lui, il était difficile de ne pas le voir ici à la rubrique littéraire, là dans une actualité féroce de tabloïdes annonçant sa liaison avec Victorine Mounier.

Un soir qu’elle relisait, une fois de plus ce « Rendez-vous à Colmar », elle buta sur une citation :

Chez l'homme l'espoir dépend simplement des actions de ce qu'il aime; rien de plus aisé à interpréter. Chez les femmes l'espérance doit être fondée sur des considérations morales très difficiles à bien apprécier. La plupart des hommes sollicitent une preuve d'amour qu'ils regardent comme dissipant tous les doutes; les femmes ne sont pas assez heureuses pour pouvoir trouver une telle preuve; et il y a ce malheur dans la vie, que ce qui fait la sécurité et le bonheur de l'un des amants, fait le danger et presque l'humiliation de l'autre.

Et puis une autre ...

Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple ; pour redire toujours les mêmes choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m'ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse.

 

Décidément, se dit Elisabeth, je n’avale pas cet HB524, je vais le lui faire savoir !

 

 

 

HB524. Elle n’encaisse pas ! Trou du cul d’intellectuel intimiste ! Lui en foutrais moi des courriers des lecteurs ! Un lecteur, cela veut du concret, du brut, du simple. L'homme est caché derrière un arbre, la fille passe, il lui saute dessus, jusque là c'est sympa, c'est normal, c'est naturel, chacun des lecteurs se voit Robin des bois emmenant Marianne, Thorgal sauvant Anicia, les uns sont très primaires, très physiques et démontrent la puissance de leurs muscles, d'autres sont vêtus de soies et de jabots, ils courbent la tête et arrondissent un geste ample avec chapeau à plume, ils s'inclinent devant une baronne, une duchesse, une princesse. Ils sont jeunes, ils sont beaux ils sont éternels, quelques uns sont riches de la côte ouest, viennent de descendre de leur voiture italienne carrossée de rêve rouge, revolver au poing, ordinateur portable au cou, ils empêchent le délégué du Smersch de prendre les actions de l'orpheline. Elle, elle se pâme, se refuse, se donne, jeu immuable de la séduction, ici elle est quasi à poil, ailleurs emballée sous mille cotonnades ou des flaflas transparents qui ne sont que translucides et il faut tout de même déballer pour apercevoir un bout de peau, toujours pareil, noir, blanc rosâtre ou jaunâtre, une ligne de muscles ou des bourrelets adipeux, un jeu de jambes, de bras, de fesses, les jambes s'écartent toujours à un moment donné de l'histoire, foufoune à l’air ou provisoirement derrière un bouclier de soie jaune. Constance comme la Reine sera empalée par un dard mâle vigoureux et impétueux, toute l'histoire du monde tourne autour de la grotte qui donne la vie, éternellement.

 

Qu’est ce qu’elles lui trouvent toutes, connasses ! Et lui gnia gnia gnia, elles sont moches !

 

 

Rageusement Elisa jette sur le sol une de ces revues, Oggi, des Italiennes à grosses fesses ! Pff....

 

 

 

 

Rage ! rage, Vraiment elle enrage.

— J’enrage hurle-t-elle en silence face à la psyché de sa chambre. HB524.

 

 

Je voulais lui écrire mon émoi, lui raconter comment dès la première lecture son livre m’avait trouvée, la nuit, le jour, tout le temps quand je l’avais lu et relu.

Qu'était-ce ? D'où cela venait-il ? Pourquoi fallait-il que je le relise encore ? Et pourquoi me suis-je sentie obligée de lui écrire et même dans cette autre lettre, des paroles ... et une troisième non envoyée encore, que je n’enverrai jamais ...

Cela vient-il de lui, cela vient-il de moi, du livre ou de quelque chose d'autre qui n'a rien à voir avec nous, et on s'est trouvé là comme ça dans un tourbillon ... ?

 

 

Elle remarqua qu’une lettre non encore décachetée traînait sur le petit guéridon du hall, une facture sans doute.

C’était encore un mot de Marguerite. Sacrée Némo, elle aussi en surchauffe ?

 

Ma chérie,

 

Comme tu le sais, j’ai relié les documents que j’ai découvert dans la fameuse chemise rose et les ayant lus (certains deux fois plutôt qu’une – dis-donc, tu es une coquine un peu cochonne non ?) je les ai présentés à Monsieur Coquet, tu te rappelles de lui, un beau vieux toujours tiré à quatre épingles, moustache mille neuf cent, gilet et montre gousset en or, qui fonctionne ! Je l’ai sorti de ses rêveries autour des publicités pour le savon Lechat et quelques autres, il n’en n’est pas encore revenu de l’acceptation du patron de le faire gérer le département publicités. Il a tort, il est compétent et c’est grâce à lui que nos salaires sont payés avec régularité.

Je lui ai donc annoncé que j’avais besoin de son aide pour faire passer mon projet, la publication de la correspondance du chef et de Mademoiselle Kubly. J’en profite pour te dire qu’ici tu n’avais pas que des amies, on t’avait même baptisée Mademoiselle Qu. Et je l’écris comme cela alors que d’autres au popotin plus important l’ont rondement écrit cul comme ça se prononce. N’en sois pas vexée, ce serait te faire de la peine pour rien d’autant qu’il est très joli.

Je lui ai donc annoncé que j’avais besoin de son aide pour faire passer mon projet, la publication de la correspondance du chef et de Mademoiselle Kubly. J’en profite pour te dire qu’ici tu n’avais pas que des amies, on t’avait même baptisée Mademoiselle Qu. Et je l’écris comme cela alors que d’autres au popotin plus important l’ont rondement écrit cul comme ça se prononce. N’en sois pas vexée, ce serait te faire de la peine pour rien d’autant qu’il est très joli.

 

Après délibération colloque et référence à ses ancêtres, Cloquet laissa tomber la bonne phrase :

Je vais t’aider, ce serait un bon coup de pub, le titre devrait en être : La demoiselle s’emballe, Tome premier, la demoiselle déballée, tome 2, ...... tome 3. L’intrigue est sinon forte du moins accrocheuse en ces temps de castings et autres démonstrations de nullités

 

 

 

La suite de la lettre de Marguerite était fort peu intéressante, elle y parlait d’Elisa comme d’une provinciale (pour qui elle se prend cette tarée ? une lesbienne ?) et comment qu’elle parlait de Monsieur Belle !

.../...l’auteur, un bellâtre qui ne devait son succès qu’à quelques unes de ses conquêtes, elle sait tout de lui, écrivain, pas même académicien, elle en devient amoureuse folle en le voyant passer à la télé, elle décide de le rencontrer, elle va réaliser son rêve : tomber dans les bras d’un people, devenir riche, annoncer sur le plateau de Drucker qu’elle va aider le tiers-monde, demander à son amant de devenir son mari, de rédiger des pamphlets pour l’humanitaire en déroute, Arielle et BHL puissance dix..../...

 

Incroyable, que dit-elle-là ? Comme s’il avait effleuré un moment Elisa de partir à la conquête de Henri pour son argent, pour sa notoriété ?

 

.../...J’ai retrouvé des notes à lui, des notes de restaurants et d’hôtel et des notes à toi, peut-être des pages déchirées d’agendas, d’un carnet de bord, d’un diary book, tenais-tu un carnet intime ? une lettre non envoyée qui sait où ? tu avouais même n’avoir pas tout compris de certains de ses textes, et que d’ailleurs ce qu’il écrivait pour la députation européenne t’avais rien à en branler. S’il a lu cela, le pauvre, il a dû avoir un choc, mais il a lu pire, tu ne l’as pas ménagé, encore heureux pour nous qu’il ne nous ait pas fait d’infarctus.

 

Mais je ne veux pas vous importuner inutilement, écrivais-tu, je sais que j’ai bien des défauts, tous sans doute à vos yeux puisque je suis une femme, orgueilleuse et désordonnée.

Écrivez-moi un petit mot si vous avez envie que je poursuive. Un tout petit mot, un simple oui.

Je ne sais pas ce qu’il y avait en dessous, c’est tout raturé, assez illisible, il y est question peut-on croire d’une Andrée de Montherlant, d’une exaltée, d’une allumeuse, d’une schizo d’une parano d’une déglinguée qui se raconte des histoires.

 

C’est fou ! Elle déforme elle désinforme, Marguerite était donc l’hégérie que je n’avais pas soupçonnée, pensa Elisabeth. Elle ne sait rien d’Henri et de moi. Elle n’imagine que le lucre, le sexuel. La diplomatie, l'argent ou l'occasion peuvent faire ouvrir un vagin, mais ils ne peuvent le réchauffer de tendresse comme fait l'amour. L'amour seul fait naître ce chaud rêve romantique qui adoucit et emmièlise la chair de la femme où l'homme s'engloutit tout entier.

 

 

 

Qu’elle publie ce qu’elle veut, je sais toutes mes lettres, toutes mes démarches, je sais qui j’ai été, comment je l’ai été, je connais par cœur les mots qu’il m’a écrit, j’ai dans la tête toutes les phrases qu’il m’a dite.

Il est en moi, ragea Elisabeth, il est à moi.

 

 

Elle se redresse. Elle réfléchit l'espace de quelques secondes. Elle se lève, se dirige vers sa chambre, grimpe sur lit pour se hausser, elle attrape la valise, rangée sur le haut de la garde-robe, d’un geste vif, elle la jette sur la courtepointe. Elle a décidé de partir.

Ouvrir la valise. Les gestes sont nerveux, les serrures rechignent. Se changer. Elle quitte cette sorte de salopette grise qu’elle portait, la dépose au pied du lit.

 

Éternel féminin, elle se mire dans la grande glace fixée sur la porte centrale du bahut.

Elle se sait jolie, elle l’est encore plus avec ces dessous noirs.

Elle ne va pas voyager avec cela, elle dégrafe le soutien-gorge, quitte le slip minimum.

 

En posant la main sur la porte de l'armoire, tout à coup l'idée lui vient qu'elle ne peut pas quitter ainsi son logement.

C’est un voyage, une expédition, il y a des choses à préparer, des objets à prendre, des courriers à faire, des amis à prévenir. Il faut imaginer un plan, si elle débarque ainsi elle n'aura jamais accès à ce bureau qui semble mieux gardé que la forteresse de Hautefort, que le château de Gaasbeek. Et l’homme, quelle réaction attendre d’un homme que l’on surprend ?

 

Elle s'assied. Se relève. Fait quelques pas. Elle va à la cuisine se servir un café, elle s'assied sur cette vieille chaise qui lui vient de chez sa grand’mère, se penche vers l’arrière, bascule un peu, hop, elle pose ses pieds sur la table et ferme les yeux.

 

 

Ça y est, elle se relève promptement. Elle sait ce qu'elle va faire. Elle enfile le premier jean qu'elle trouve, un pull, attrape son sac et les clés de la voiture. Elle va aller acheter ce qu'il faut pour mettre ça au point. Elle sourit en descendant les marches, tire la porte, la voici dans la rue, elle avance jusqu'à sa voiture. Elle sourit, en elle-même de ce à quoi elle pense. Tout en roulant, elle se moque d'elle-même.

 

 

De la rue où se trouve l’antenne des Éditions du Soleil à la pointe de Montredon où est amarré son bateau, il n’y a qu’un court moment, que l’on y aille par la corniche ou par l’avenue du Prado.

Tandis qu’il roule, Henri laisse sa main droite prendre sur le siège passager les quelques feuillets qu’il vient de lire avant de partir.

Qu’est ce que donc que celle-là ? Comme s’il n’avait pas encore assez de soucis avec la comtesse Curiale qui venait de lui refuser de couvrir son découvert à la BNP et qu’il fallait cajoler tout de même, et Marguerite qui s’était amourachée d’une nouvelle stagiaire, lui qui avait choisi une lesbienne comme secrétaire de direction – pour être tranquille ! sans compter Victorine Mounier qui était furieuse d’être harcelée par les photographes de toutes les agences de presse locale. Ah là la là la soupira-t-il La femme aimée par un curieux procédé alchimique rend donc une image d’elle plus charmante que ce qu’elle est.

Et toutes ces groupies qu’il faut éviter à chaque sortie dans la rue, cela devient pénible, la promotion à la télé pour la maison d’édition oui, mais le calvaire tout de même, non, il me faut du repos dit-il en rejetant, chiffonnées, les lettres de cette, comment Kubla ?

Ménager tout ce petit monde ? Et Mademoiselle Rebuffet, Adèle, chère Adèle... au diable tout cela !

Le coup de freins violent faillit propulser la tête d’Henri dans la vitre, heureusement, les réflexes avaient joués, tout à sa rêverie, le conducteur avait viré trop vite face au musée de la marine et failli renverser une dame qui traversait en poussant un landau. Henri regretta toute une vie de politesse qui l’empêchait de hurler comme tout le monde « Connasse » !  Plus loin face au champ de courses, il vit distinctement le flash de la voiture de police banalisée qui venait de le prendre en flagrant délit d’excès de vitesse.

Au diable ! Au diable tous, règlements, secrétaires, femelles en chaleurs, policiers véreux ou débiles.

 

Henri inséra brutalement la Mercedes dans le créneau réservé, il descendit de voiture, claqua rageusement la portière et de planche en planche gagna le petit voilier qui balançait gentiment au bout de son filin.

Il souleva l’aussière de la bite, se rendit compte qu’il avait oublié son sac, haussa les épaule, il y avait bien assez de vivres pour aller se mettre au large de Cap Canaille ou un peu plus loin. Plus tard, il viendrait s’abriter sous En Vau, quand les promeneurs de touristes de Cassis auraient fini journée.

 

Ferlant les voiles d’étais, il se mit en panne à la cape, expression un peu exagérée de plaisancier pour qui une légère houle est presque un gros temps.

 

Il se déshabilla totalement et se mit face au soleil, il ferma les yeux, ce qui n’était pas pour lui une bonne position de relaxation, ce n’est pas cela qu’il aurait fallu faire, comment un penseur précieux notant chaque détail de vie pouvait-il imaginer s’échapper du monde en fermant les yeux ?

 

Flash de chevelure blonde, épaules de Vénus, tendres au milieu de la poitrine les seins, enfants chéris de toute femme avec leur pointe, ces yeux qui ces yeux que qui savent vous regarder si fixement, parfois en faisant la moue, explosions de couleurs des roses à l’incarnat, des mauves au cuivre, satin des cuisses, duvet de pêche, fleur d’abricot, arches proues colonnes vase amphore jambes lèvres joues menton et les yeux...

 

Henri eut un mouvement d’humeur qui fit balancer le navire bord sur bord.

 

 

 

Les choses ne sont pas toujours aussi simples qu’on le voudrait, nombre de villes d’Alsace ont un plan de circulation parfait pour les piétons.

Place du dix-huit novembre, il semblait y avoir moyen de se garer.

 

Elisa eut un peu de mal à s’extirper de la petite voiture allemande rangée très près d’une énorme Japonaise. Tant bien que mal et se griffant à la cheville, elle se glissa dans l’étroit passage et s’engagea d’un pas décidé vers la rue des Têtes.

 

Din dong fit le carillon réveillant l’unique employée d’une officine feutrée. Ici se vendait des vélins et des soies, des encres de Chine, des tubes de toutes tailles et des petits flacons aux noms chantants vert émeraude, rouge vermillion, jaune citron, jaune pâle, blanc, viridian, orange, magenta, bleu ciel, bordeaux,noir, bleu de cobalt, minium de plomb, chromate de zinc, acrylique, latex, gouache, assortiment du triple zéro au 25, pures soies de sanglier, pochoirs, palettes.

 

Mademoiselle Kubly, quelle bonne surprise de vous voir dit une petite noiraude courte sur pattes qui n’aurait pas détonné dans une épicerie corse ou basquaise.

Bonjour Caroline, je viens vous enlever un peu de matériel, je regarde d’abord.

Faites comme il vous semble, Mademoiselle, vous êtes ici chez vous.

 

 

Une demi-heure plus tard, Elisa quittait la boutique « Am fröhlichen Maler », le sourire aux lèvres.

 

Un moment elle s’était sentie mal à l’aise, elle avait tant imaginé rencontrer Henri Belle, cela paraissait si simple, si évident, il marche dans la rue, elle va à sa rencontre, nous savons que nous marchons l’un vers l’autre pense-t-elle. Trente mètres, super craquant belle gueule elle avance au ralenti elle le regarde en lousdé puis elle sourit mi-émerveillée mi coquine de haut en bas de bas en haut arrêt sur les cuisses, arrêt sur le bas-ventre, le regard grimpe aux yeux. Il accroche, il a lu son désir de lui. Gêne incroyable, qu’arrive-t-il Elisa, pas toi timide gênée, pas pensable frisson de bas en haut frisson le dos le ventre le cœur le ventre, Elisa s’enfonce le nez dans la chemise et se détourne d’un pas pressé. Oui, seulement voilà, les Henri Belle ne marchent pas simplement dans la rue, ils sont encombrés de gardes du corps plus vigilants que ceux des potentats africains.

 

 

Elle avait chargé tout son barda qui tenait à peu de choses et enfoui sous une vieille couverture militaire, le « cadeau ».

Jérôme, un voisin de palier si gentil avec elle lui tendit la main. Il n'avait pas l'habitude de la voir ainsi, nerveuse et tendue. Il la connaissait, enjouée, folledingue, parfois terriblement embarrassante mais si merveilleusement pétillante, vivante. Il savait qu’elle avait eu des soucis, il ne savait pas lesquels, il ne savait rien d’elle depuis deux ans qu’elle habitait-là.

 

Au début, elle avait été froide, sévère, hautaine, inapprochable puis elle s’était laissé amadouer par le quartier, le voisinage. Certains disaient qu’elle donnait cours à Strasbourg, d’autres parlait de Mulhouse, on savait qu’elle passait ses samedis à peindre en ville ou dans les campagnes.

Depuis quelques semaines, elle avait changé, elle avait des sautes d’humeur que rien ne semblait justifier. Puis elle avait annoncé hier à Jérôme qu’elle partait quelques jours peut-être une semaine ou deux, dans le midi, qu’elle avait besoin de soleil, d’air, de lumière.

 

 

 

C’est pour la peinture, avait demandé Jérôme, la voyant déjà Cézanne femelle. Jérôme était un peu amoureux d’elle.

 

 

 

 

N'avait-elle rien oublié ? Non ? Parfait. Était-elle sûre de ne pas vouloir qu'il l'accompagne jusqu’à la station service où l’on pourrait vérifier ses phares. Il avait remarqué qu’un des phares avait été heurté sans doute et ne fonctionnait plus correctement.

 

— Non, non, Jérôme, tout est parfait.

 

Ainsi tout était pour le mieux.

C'était si facile de mentir quand l'autre ne demandait qu'à vous croire. Une légère pression de doigts sur ceux de l'homme. Un dernier sourire rayonnant. Un " je vous écrirai de là-bas " qu'elle espérait convaincant.

Et enfin, la portière de la voiture qui claque.

 

 

De chez elle, on accédait aisément et rapidement à Beaune, elle prit pourtant le chemin des écoliers, Munster, Gérardmer, Luxeuil.

 

Elle se demanda s’il était bien qu’une femme seule s’arrête ici, se répondit affirmativement en passant devant les Thermes, stoppa à l’Hexagone où elle s’enferma tout de suite dans une chambre non-fumeur.

 

Elle ouvrit la télévision, il fallait qu’il y ait du bruit, de la lumière scintillante, quelqu’un, elle ouvrit la fenêtre, la referma, il faisait venteux et froid. Elle s’en vint dans la salle de bains et tourna les robinets, elle allait prendre un bain chaud, très chaud. Son esprit commença à vagabonder quand elle défit son sac pour en sortir sa trousse de toilette.

Elle n’avait pas même pris la peine de prendre un vêtement de nuit. Ses pensées l’emmenèrent bien vite à la limite des interdits et des questions, elle ferma la télé, bloqua d’un coup sec le compartiment à piles de son walkman et ajusta les écouteurs. Elle revint tremper la main dans l’eau, la température était juste ce qu’il fallait. Elle retourna à la chambre où elle prit le livre qu’elle avait déposé en entrant sur la table de chevet.

 

Elle en connaissait l’intrigue par cœur, c’était sa douzième, vingtième cinquantième lecture ? L’univers décrit lui était devenu familier, elle savait où se trouvaient les moindres objets de l’Héroïne.

 

Elle ouvre l’ouvrage au hasard. Elle y promène un doigt, arrête son geste, commence sa lecture     Nous nous dirigions vers l'hôtel le plus luxueux de la ville. Déjà nos corps étaient tendus, enflammés par la perspective de l'étreinte. Dès que la porte fut fermée, je la plaquai contre le mur, de face, de manière à lui faire sentir mon sexe tendu au creux de ses reins. Elle roula les fesses. Mon désir d’elle devint irrépressible. Nous en suffoquions tous les deux. Je passai ma main dans ses cheveux, lui dévorant en même temps la nuque et le cou..

 

Assise dans la baignoire, l’eau ras du cou, Elisa, comme soudainement prise en faute se mit à rougir, elle avait la main gauche sur son sexe, la droite faillit lâcher l’ouvrage qu’elle referma habilement d’un coup sec.

 

Puis elle le déposa sur le bord, enleva les fils du walkman et lui fit quitter son équilibre instable, s’allongea plus encore tant que l’eau faillit déborder.

Elle ferma les yeux.

 

Les rouvrit sur le paysage d’un coin de plafond grisâtre, humide. Tout à coup elle se dit que ce voyage ressemblait à une fuite.

 

Une fuite en avant.

 

 

Elle se leva, s’ébroua, se sécha et courut toute nue s’enfouir dans un lit trop grand pour une petite femme seule.

 

 

 

Lundi onze heures. La puissante 500SEL vire à gauche à la Bédoule, grignote une vieille Méhari sur l’entrée d’Aubagne, grimpe aux flancs des barres de Saint Martin, franchit l’Espigoulier et se cahote sur un chemin caillouteux.

 

— Où diable me fais-tu aller, demande Henri à son passager, un homme d’une cinquantaine d’années, fort bien mis.

— Tu vas te glisser un punch de mes deux dans l’avaloir, répondit d’Arcy, de ce ton de conspirateur dont il usait abondamment.

 

Depuis qu’il est candidat à la Nouvelle Académie, d’Arcy use moins de métaphores et de calembours dans ses écrits mais parsème son langage de mots fleuris étonnants.

 

— Du punch ? Bien la peine de me faire quitter le bureau où j’ai douze textes à dicter pour me tirer dans la garrigue boire de la gnognotte. Un gouleyant Tavel passe mais du punch !

La réponse attendue devait me parler de négresses en caraco, de rhum qui est bon pour ton homme de marins saouls dans les bars de Rosario, elle ne vint pas.

 

— C’est ici, freine pour ne pas faire trop de poussière.

 

 

Lundi onze heure trente. Avec amabilité, le libraire de la rue Genoux répond à Elisa que le livre doit se trouver par là. Il indique des tréteaux sur la gauche. Elisabeth Kubly se dirige vers l’endroit désigné, l’ouvrage est niché en dessous d’une pile de comics Marvel, dérangés certainement par de jeunes lecteurs.

 

Georges range les nouveaux Hatier dans la colonne coulissante tout en observant la jeune cliente qui tourne les pages du livre qu’elle vient de prendre. Des hauts talons, cela devient rare, il pense à Bambi, des jambes joliment tournées dans une insaisissable soie, une main s’y aventurerait que ces anguilles là ne se laisseraient pas capturer. Sent-elle son regard, elle frissonne.

 

Le libraire se hâte de détourner la tête et de reprendre une pile de revues qu’il faut réinstaller convenablement sur l’avant-comptoir.

 

— J’en ai d’autres du même genre, aventure et histoire, voulez-vous voir par ici, dit-il à la visiteuse qui semble ne pas avoir trouver de livre à son goût.

 

 

Tant d’histoire et d’espoirs comprimés entre deux couvertures cartonnées, pas même une belle reliure peau de porc avec dorures aluminures, tranche argentée...

Les mots de Georges Brison ont détonné comme les trompettes de Jéricho ou les foudres du jugement dernier.

 

Georges l’a vue tressauter, des fils châtain aux boucles blondes, il descend au sourcils à courbure heureuse, si différente de la moue du visage mouvant d’instant en instant, moments de tristesse de joie alternés, les yeux, gris bleus verts rieurs moqueurs tendres tristes, nez, Samantha, boule non honnête, un néonète long un peu large du bout, lèvres délicates intérieur cerise elle bouge elle parle que dit-elle ?

 

— Que dites-vous demande Elisa redescendant tout le monde sur terre.

 

 

 

Henri pense à la surprise d’hier. A cette heure-ci, d’Arcy l’avait mené dans un mas caché au fond d’un val. Trop tard pour reculer devant le planteur annoncé.

 

— Ma brune amie, je brûle du désir de vous présenter mon auteur favori, Henri Belle dont vous n’avez manqué je l’espère aucune causerie.

 

— Vous en êtes pour vos brûlures, mon ami, je connais Monsieur Henri depuis qu’il vend pêle-mêle ses livres, ses histoires, ses aventures...

Parfois galantes

Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, même une fois chez Angela Piettragrua, oui, vous savez, cette Italienne aux gros seins et depuis, cet ours n’a jamais voulu venir me voir en notre maison de Paris, je suis aise que vous me l’ayez amené.

 

Vrai, la surprise avait été forte. Henri papillonnait volontiers, déposait des baisers, s’envolait aussitôt. Il était toujours effrayé de l’impudeur des femmes aimantes qui vous veulent, vous désirent, se collent à votre jambe jusqu’à ce que vous tombiez.

Peu de lecteurs l’imaginaient, Henri était un timide.

 

La critique n’avait jamais été tendre pour Henri et les tabloïdes en faisaient un pipeule avant la lettre. On l’avait filmé au Brésil avec la comtesse Daru dans des positions qui laissaient peu de doute sur leurs relations, on l’incesta avec sa sœur Pauline disant d’elle : Pauline croit à son frère comme en dieu le père. La vigueur avec laquelle Mademoiselle Duchênois, notoirement proféministe jusque dans les fondements de la culotte, le défendait, fit croire à un trucage délibéré, on parla même de pédérastie lorsque Henri fit le Paris Dakar. Les journalistes n’étaient pas gentils avec Henri qui le leur rendait bien. Ses articles avaient plus d’une fois décimé la profession.

 

Henri avait été heureux de rencontrer Wilhemine de Griesheim qu’il n’avait plus vue depuis l’affaire italienne, comme elle l’avait gentiment rappelé.

 

Cette Italie-là ... Angéla... des visions multiples des visions de femmes antiques des femmes plus grandes que nature figurées nues en marbre et en bronze avec des yeux parfois peints un monde érotique lourd de culpabilité catholique...

Pourquoi Angéla avait-elle sur sa peau, si blanche et si douce, ce tatouage bleuâtre, dessin d’alien tarabiscoté dont les membres se perdaient au bas de son ventre ?

 

Qui se doutait lorsque cette jeune femme riche, belle, distinguée, avançait dans les rues de Florence ou de Civitta Vecchia, de Milan, de Rome, que son linge intime cachait un dessin indélébile, comme on en voit aux marins et aux légionnaires. Défi aux convenances, insulte à la société, déclaration de guerre à un mode de vie qu’elle mépriserait ?

 

Henri n’avait pas revu Angéla qui avait, il faut le dire, mal pris la venue de Wilhemine.

 

Angéla s’était retirée dans la musique ou la bible, Henri ne savait, la société italienne se protège des prédateurs.

 

 

 

Tout à ses emballages et à son compte de caisse, Georges se délectait de sa nouvelle cliente, il se demandait s’il allait oser lui parler, dire autre chose que voici c’est cinquante-deux euros.

Il y avait dans cette femme devant lui une sorte de pudeur rentrée et aussi comme un avant-goût charnel, Georges n’était pas poète, il compara sa découverte à un bon gâteau s’en voulut de ne pas être comme cet auteur connu duquel il vient d’emballer l’œuvre. Un papier cadeau !  C’est pour faire un cadeau, avait dit la dame en souriant intérieurement, cela s’était vu à la lumière fugitive qui avait traversé ses yeux.

 

 

Hexagone. Huit heures trente le soir, c’est la nuit presque, ici la nuit tombe tôt, malgré le casino. Les gens sentent le poids de la vieille montagne, les Vosges ne sont pas loin.

Ce soir là, personne ne saura qu’ils sont deux à découvrir les mêmes pages dans le même livre. Elisa frissonne d’un texte qui ramène à Troyes, Hélène, Pâris, Ménélas, des déesses en tunique où captifs dans des étoffes plissées les seins prennent une importance nouvelle. Elisa ferme les yeux, parle-t-il toujours comme cela des femmes, parlera-t-il ainsi de moi ... Mes certitudes pense-t-elle ne sont que du bout des lèvres, lui, il écrit, il fonce, le voici dans l’Antiquité bousculant les trois grâces, qui aurait osé en parler comme de simples gourgandines, qui leur aurait fait lever la jambe aussi haut qu’on semble les confondre et transformer la musique de chambre en Offenbach.

 

Elisa s’émeut du texte qui mélange une sage Pénélope et une chasseresse Diane. Après avoir traversé l’agora, nous sommes entrés en courant dans notre demeure, semant nos vêtements dans chacune des pièces, jusqu'à la chambre. Antinouûs s'est couché sur moi, et m'a prise sans autre cérémonie. Il s'enfonçait en moi, profondément, en de grands mouvements longs. C'était si bon de le sentir ainsi.

 

Mais quel auteur a su faire vivre aussi bien une guerre punique !

 

 

 

Suite en page 2

 

 

 

On avait parlé de l’affaire dans « La Dépêche »

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