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L’étranger

(extrait de Érotiques et sataniques, avril 1987)

 

 

Les fantasmes dont l’homme est à la fois l’artisan et la victime ne sont-ils pas l’antidote inconscient aux valeurs superficielles que nous offrent les civilisations techniques ? Peut-on s’empêcher de fantasmer sur la vertigineuse chute de reins d’une mère de famille qui attend l’autobus, patiemment dans la file des employés têtes baissées ?

On peut dire que Sidonie Duval ne passa pas inaperçue ce matin-là au marché bihebdomadaire de Saint Germain l’écluse. La vieille dame, mais qui savait son âge ?- arriva comme d'habitude Place du Général de Gaulle à neuf heures précise. Emmitouflée dans un manteau pur poil de chameau, brun passé, acheté aux Trois Suisses un peu avant la grande crise, elle trottinait dans de jolies bottines vernies noires. Son caddie roulait derrière elle, comme à l'ordinaire… sauf que ce n'était pas elle qui le tirait, mais bien le plus exotique des êtres jamais vus dans la petite ville de Saint Germain l’écluse.

Malgré la fraîcheur du printemps, l’homme ne portait qu'un curieux pantalon bouffant de couleur rouge, retenu par une large ceinture dorée en tissu. Ses babouches bleues claquaient sur le bitume. Il marchait torse nu, révélant ainsi le ton mat de sa peau et la puissance de sa musculature. Des enfants le prirent pour un célèbre catcheur américain, d'autres pour un basketteur à cause de sa taille, près ou plus de deux mètres !

Les adultes, eux, ne s'y trompèrent pas, et reconnurent en lui ce qu'il était réellement : un étranger au crâne rasé. Un grand anneau de cuivre à son oreille droite apportait une ultime touche exotique à l'extraordinaire accoutrement de cet individu non moins spécial. Le marché de Saint-Germain résonnait habituellement sous les clameurs des marchands, les conversations des ménagères, et les piaillements des enfants qui couraient de l'étal copieusement achalandé du poissonnier au véritable jardin luxuriant que constituait le stand du fleuriste, pour toujours revenir à l'antre merveilleux du confiseur. Mais lorsqu'ils virent Sidonie Duval et son étrange porteur, tous, petits et grands, baissèrent la voix, ralentirent ou s'immobilisèrent, louchant sur l'improbable couple. La vieille dame ne s'aperçut pas que tous les regards se braquaient sur eux, que dès qu'ils s'éloignaient un peu ils devenaient l'unique sujet de conversation. Toujours suivie de son porteur, elle fit le tour des commerçants dans l'ordre immuable qu'elle respectait depuis 30 ans. Seul le fleuriste, à la fin de sa tournée, prit l'initiative de lui demander l'identité de l'étrange acolyte : " Mais où avez-vous donc pêché ce grand escogriffe ? ", demanda-t-il en enveloppant ses fleurs. " Vous ne me croirez jamais " répondit la vieille dame en tendant un billet de cinquante francs. " Dans une lampe. ". Le fleuriste haussa les épaules et rendit la monnaie en grommelant des paroles inintelligibles.  Et pourtant, Sidonie Duval n'avait dit que la stricte vérité : elle avait réellement trouvé son porteur de caddie dans une lampe. Quant à la lampe, vous vous en doutez, elle l'avait dénichée sur les étagères poussiéreuses de « Rome Inde et Pakistan Antiques furnitures » disait la devanture, rue Royale, près de la gare.

 

Au début, Sidonie avait été attirée par une petite licorne en faïence bleue. De l'autre côté de la vitrine, comme s'il voulait la briser, le bibelot exposé entre un vase qui était  peut-être chinois et une cornemuse désaccordée dardait son appendice. Elle réfléchit quelques instants : le manteau de la cheminée, qu'elle n'allumait plus car c'était devenu trop d'entretien pour elle, servait d'arche de Noé à ses porcelaines animalières, cadeaux ou acquisitions personnelles.

Mais dans son bestiaire de céramique ne figurait point de licorne. La vieille dame poussa la porte du magasin qui s'ouvrit en grinçant. La bâtisse était sans doute plus ancienne encore que la plupart des objets mis en vente. Fitzegarld de Chassieux, le propriétaire, leva la tête. Le nez plongé dans un grand coffre en bois, il triait une litanie de vieux bibelots dénichés, expliqua-t-il à sa fidèle cliente et amie, la semaine passée chez un videur de greniers qu'il affectionnait tant. Sidonie désigna l'objet de ses désirs. Tandis que l'antiquaire emballait la licorne sous plusieurs couches de papier, elle plongea le regard dans le coffre et au beau milieu d'assiettes, de livres et de candélabres, elle remarqua une lampe, une vieille lampe à huile toute sale et recouverte de poussière. Pourquoi cet objet en particulier ? Il n'était pas plus séduisant que les autres, bien au contraire : son cuivre terni nécessitait un nettoyage vigoureux avant de mériter à nouveau d'être exposé aux regards. Pourtant, Sidonie s'en empara et le posa sur le comptoir. Une fois nettoyée, se dit-elle, la lampe trouverait sa place parmi les babioles rutilantes de sa cuisine.  L'antiquaire passa l'index sur son épaisse moustache grisonnante.

Cette lampe ? C'est que… Je n'en ai pas encore fixé le prix. Et vu son état, je ne suis d'ailleurs pas prêt de la mettre en vitrine…

Peu importe, je la nettoierai moi-même. Alors, cher ami, combien ?  L'index accéléra son mouvement de va-et-vient, puis s'arrêta brusquement.

De toute façon, par les temps qui court, j'aurai toutes les peines du monde à vendre ce genre d'objet oriental… Allez, je vous la mets avec la licorne.

Il emballa donc le tout dans du papier journal qui relatait les dernières paroles de Chirac à l’Assemblée, celles de cosmonautes et entourait de rose un amoureux noir qui serrait une belle blonde. On apprenait en page arrière que Lee Marvin et Lino Ventura ne joueraient plus jamais la course du lièvre à travers champs tandis que l’on constatait que les couturiers découvraient les genoux.

C'est donc ainsi que Sidonie se retrouva légitime propriétaire d'une vieille lampe à huile qui semblait tout droit surgie d'un conte de fées.

De retour chez elle, elle posa son sac à main sur la commode, à côté de la photographie d'Émile, son défunt mari, là où auraient dû se trouver les photos des enfants qu'ils n'avaient jamais eus. Tandis que l'eau du thé chauffait dans la bouilloire, elle installa la licorne sur la cheminée, entre la tortue et une grenouille sur le point de bondir, puis elle déballa la lampe sur la table basse du salon. Un dépôt verdâtre, tirant par endroit sur le gris, la recouvrait entièrement : chaleur, fumée, manipulations, sans compter une absence d'entretien depuis sans doute de nombreuses années, avaient accompli leur œuvre. Sidonie versa le thé au jasmin dans une tasse en porcelaine et but lentement, tout en examinant sous toutes ses coutures sa nouvelle acquisition. Puis elle posa la tasse, s'empara d'un chiffon imbibé d'eau ammoniaquée et entreprit de frotter vigoureusement la lampe. La vieille dame poussa aussitôt un petit cri aigu. Elle lâcha la lampe, qui s'échoua sur le tapis. Une fumée bleue s'en échappait par le col avec un sifflement de bouilloire.

 

Bien qu’un retour en arrière ait été opéré subrepticement par l’électronique, un petit nuage d'un gris phosphorescent flotta au-dessus du guéridon. Le nuage commença à onduler, à prendre forme comme une boule de glaise pétrie par un sculpteur invisible. Puis soudain les choses s'accélérèrent : la lampe cessa de siffler, les formes se précisèrent. Le nuage ressemblait de plus en plus à un être humain, puis devint effectivement un être humain.

L'homme bras et les jambes en s'exclamant d'une voix basse et caverneuse :

— Dieu que cette ouverture est étroite ! J'avais oublié, depuis le temps.  Réalisant qu'il flottait à un mètre du sol, il redescendit sur le plancher des vaches, regarda autour de lui, puis s'inclina devant la vieille dame. « Je vous salue respectueusement, Maîtresse, et vous rends grâce d'avoir fait appel à mes services. » Se demandant si c'était la police ou son médecin traitant qu'elle devait appeler, Sidonie balbutia « Qui… Qui… Qui êtes-vous, monsieur ? » On lui répondit assez simplement : Je suis Simbad, Maîtresse, votre humble serviteur. Je suis un djinn.

— Un djinn ?

 - Un génie, si vous préférez.

 - D'où… sortez-vous ?

 - De la lampe. Vous avez frotté la lampe, et je suis apparu.

 - Oh ? Comme dans les contes de fées, alors ?

— D’où venez-vous donc, jeune homme ?

—De Bagdad la Grande.

 - Vraiment ? Et que désirez-vous de moi ?

 - Je suis là pour vous servir. Vous avez acheté la lampe, vous m'en avez fait sortir. Désormais je suis donc votre serviteur.

 - Et vous… Ça coûte cher ?

 - Rien du tout. Vous ordonnez et j'obéis. Plus tard nous en reparlerons, il y a un sortilège évidemment qui m’a forcé à prendre refuge dans cette lampe et que nous romprons.

— Je suis une vieille femme. Je me contente de peu.

- J'ai servi des princes et des sultans dont la fortune dépasse l'imagination ; leurs désirs ne portaient pas nécessairement sur l'or et la richesse. N'avez-vous point d'ennemis à vaincre, des complots à dénouer, quelque caravane à guider à travers le désert ?

Sidonie secoua la tête en ajoutant que Saint Germain est une ville tranquille et même quelque peu ennuyeuse, bien sûr les couturiers découvrent genoux et cuisses, on parle de Ulla et Aznavour, de l’affaire Grégory, de Vanessa Paradis et de Shirley Mac Laine, de Lambert et un peu de la bourse, de Diana d’Angleterre et de Thierry le Luron, de l’Argentine et du football, mais, rien de très passionnant !

Voilà qui est bien fâcheux, Maîtresse, car la Règle m'oblige à vous servir.

  - Évidemment, vous pourriez faire le ménage, m'aider à porter des objets lourds, ce genre de petits services. Mais vous ne trouverez pas cela très intéressant. Et appelez-moi donc madame Duval, ce sera beaucoup moins cérémonieux.

  - A la bonne heure ! s'exclama le djinn, visiblement soulagé.

La lampe traînait toujours sur le tapis du salon. Il se pencha pour la ramasser s’exclamant qu’il allait la nettoyer.

Dans une petite ville comme Saint-Germain, les nouvelles circulent vite.

L'apparition de Sidonie et de Simbad sur la place du marché s'était propagée à une vitesse rarement égalée par le passé.

Témoins de la scène, Marguerite Antonin et Viviane Ménard s'étaient aussitôt données rendez-vous chez Paméla Guillaumat pour commenter l'événement. Qu’allait-il se passer, une affaire comme celle de ce fameux Budo Aikokaï  ou encore du chanteur engagé contre les parachutistes ?

 

 

Vernon Sullivan s'est fait poursuivre, nos moralistes bien connus pour lécher le cul des archevêques dans les confessionnaux lui reprochant bien des lignes sinon des pages !

—Vous avez vu cet homme qui accompagnait madame Duval au marché, hier ?

 - C'est la première fois qu'on le voit à Saint-Germain.

 - Mais comment est-il ? demanda Paméla, la seule à n'avoir pas été sur place ce matin-là.

 - Il m'a donné froid dans le dos. Un immense ostrogoth au crâne rasé. Il se promenait torse nu, vous vous rendez compte ? Il ne portait que des babouches et un pantalon bouffant trop grand pour lui.

 - Il doit venir d'une de ces banlieues dites "défavorisées".

 - Il portait une grande boucle à l'oreille. C'est peut-être un manouche ?  - On n'a pas vu de caravane dans les parages…

 - En tout cas il n'est pas de chez nous !

 - Ça, c'est sûr qu'il n'est pas Français.

 - Vu sa façon de s'habiller, il viendrait plutôt de l'autre côté de la Méditerranée… Les trois femmes s'observèrent en silence, comme si tout avait dit dans cette seule phrase : l'étranger était un étranger.

 - Bientôt, on ne pourra plus sortir dans la rue sans se faire voler son sac.

 - Ou se faire égorger !

 - On n'est vraiment plus chez soi !

  - Je n'ai rien contre les étrangers…

 - Nous non plus.  - … mais est-ce que moi je vais chez eux ?

 - Bien sûr que non.

 - En tout cas, ça n'a pas l'air très honnête. On a vu cet homme faire le ménage et tondre la pelouse ce matin chez madame Duval, et comme on ne l'a pas vu sortir de chez elle, c'est qu'il habite là-bas.

 - Ce serait un clandestin ?

 - Qu'elle ferait travailler au noir ?

 - Peut-être un trafiquant de drogue, ou un terroriste !

- Mon neveu travaille à la Brigade des Mœurs, dit Marguerite Antonin. Je vais lui en toucher un mot.

 

 

 

Les reins calés contre un coussin aux couleurs délavées par le temps et le soleil, Sidonie lisait la gazette locale. Privilège de retraitée, elle prenait le temps de décortiquer chaque article, chaque fait divers, le plus infime entrefilet et la moindre petite annonce. Cette activité lui prenait en général toute la matinée. En babouches et bragoubraz persan, Simbad passait l'aspirateur en sifflotant un air à la mode entendu à la radio. Il s'était rapidement adapté aux us et coutumes de cette société dans laquelle vivait sa nouvelle maîtresse. Sidonie ne s'en était pas étonnée, Simbad n'était-il pas un génie ? Le djinn interrompit sa tâche. Du bout du pied, il appuya sur le bouton d'arrêt de l'appareil.

 - On vient, madame.

 Son quotidien replié à la main, Sidonie se rendit à la fenêtre, écarta un coin de voilage et regarda dans la rue. Trois hommes poussaient le portillon de son jardin.

 - C'est exact, dit-elle, il serait plus prudent que vous vous cachiez, Simbad

- Très bien, madame.  Sans prendre son élan, Ovide sauta à pieds joints à travers le salon et plongea, tête et mains en avant, vers la lampe posée sur la table basse.

Sans le moindre effort apparent, comme s'il était constitué de fumée, son corps s'engouffra à l'intérieur, regagnant la lumineuse cité parallèle de Bagdad.

Ses babouches disparurent à l'instant où retentissait la sonnette de l'entrée. Sidonie trottina jusqu'à la porte, qu'elle ouvrit en grand. Le premier homme portait un costume sombre qui le faisait ressembler à une ombre, une ombre verticale. Un peu en retrait se tenait un homme en jeans serrés par une grosse ceinture en cuir ; mâchouillant un chewing-gum, il avait l'allure d'un cow-boy. Le troisième compère était un agent de police, et n'avait l'air de rien d'autre. Leur véhicule, une voiture banalisée, était garée devant la maison, le long de la haie d'arbustes strictement taillée la veille par Ovide. Le costume, le cow-boy et le policier saluèrent Sidonie. Puis le costume tendit un rectangle plastifié et tricolore arborant sa photographie et un tampon officiel.

Inspecteur Antonin, de la Brigade des Mœurs. Vous êtes madame Sidonie Clément ? Sidonie confirma.

 - Nous avons reçu une plainte d'un patriote anonyme concernant la présence dans votre domicile d'un individu de nationalité inconnue dont la légalité des activités et la présence sur le sol national semble pouvoir être remise en cause. Nous pouvons entrer ?

Antonin avait une façon particulière de mettre les points d'interrogation entre parenthèse, comme s'il ne les plaçait à la fin de ses affirmations que par simple politesse. Les trois hommes suivirent Sidonie dans le salon qu'ils commencèrent aussitôt à examiner par des petits coups d'œil furtifs, sans se déplacer. Sidonie les invita à s'asseoir, mais l'inspecteur déclina l'offre.

Madame Clément, hébergez-vous quelqu'un dans votre domicile ?

 - Non, inspecteur. Je vis seule depuis la mort de mon mari, je n’ai ébergé qu’un certain temps la petite que vous apercevez dans le cadre ci-contre ( n° 1457ktk85456 au budoclub défunctant …) et qui n’est restée ici qu’une semaine.

Sidonie ne mentait pas. Simbad vivait dans sa ville de Bagdad, ne venant qu'à son appel

Des témoins rapportent pourtant avoir vu un individu chez vous et dans votre jardin. Ce même individu vous a accompagné Place Michelet en début de semaine.

 -Oh, il s'agissait d'un… ami de passage. Il est reparti hier.

 - D'où vient-il

 ?  - De Bagdad, affirma Sidonie, qui ne mentait toujours pas.

 

- Un étranger, donc. Possède-t-il un permis de séjour en règle ? Où se trouve-t-il à présent ? Quelle est la raison de sa présence en France ? Comment s'appelle-t-il ?

Sidonie tortilla nerveusement les doigts autour de son gilet. Tandis que l'inspecteur tirait ses rafales de questions, le cow-boy et le policier s'étaient mis à fureter dans le salon, tournant autour des meubles, soulevant les bibelots.

Il s'appelle Simbad.

  - Simbad comment ?

 - Je ne sais pas.

 - Et vous ne savez pas non plus le trouver à présent ? 

- Non.

- Je vois. Madame Clément, comprenez-vous que vous êtes dans une situation irrégulière ? Cela pourrait se retourner contre vous si vous ne vous montrez pas plus coopérative.

 - Chef ! Regardez ce que j'ai trouvé !  Le policier montrait la lampe. Il l'avait ouverte et reniflait l'intérieur.

 - Ce n'est qu'une lampe à huile, expliqua nerveusement Sidonie.

 - Je ne sens pas d'huile. Ça a une drôle d'odeur…

Il faut dire que le djinn avait amené avec lui un peu des senteurs de sa ville, un ballet étourdissant d'épices, de riches parfums embaumant les palais, de lourdes odeurs de tanneries de peaux de chameaux et des fumeries d'opium des quartiers populaires. L'inspecteur renifla à son tour.

Ça sent la cuisine aux épices. Et on dirait aussi de l'opium !  Le cow-boy sortit aussitôt un sac en plastique transparent dans lequel il rangea la pièce à conviction.

 – Madame Clément, fit l'inspecteur, je vais vous demander de nous suivre au commissariat.

 - Pourquoi donc, mon Dieu ? Qu'ai-je fait de mal ?

  - Pour présomption de recel et trafic de stupéfiants, sans oublier l’hébergement illégal d'un étranger en situation irrégulière.

L'inspecteur tendit le bras vers la porte d'entrée, une invitation courtoise en apparence mais qui ne l'était point, on sentait qu’il était à deux doigts de saisir sa paire de menottes.

 

 

—Reprenons depuis le début, madame Clément.

L'inspecteur Antonin joignit les mains sur son bureau. Au-dessus de lui, le portrait du président François observait la scène d'un regard froid. Le cow-boy se tenait debout derrière Sidonie, l'épaule appuyée contre le mur repeint à neuf grâce aux crédits récemment alloués à la police, il mastiquait son chewing-gum méthodiquement en observant le crâne de la vieille dame. Sidonie se cramponnait à son sac à main et fixait la lampe, toujours enfermée dans le sac en plastique, posée au beau milieu de la table.  -

— Selon d'honnêtes et respectables citoyens dont la probité ne saurait être mise en doute, vous avez hébergé un étranger plusieurs jours durant

Vous prétendez qu'il s'agit d'un ami, mais vous ne connaissez que son prénom, et ignorez ce qu'il est devenu. Pour couronner le tout, cet étranger est un trafiquant de drogue présumé. Antonin leva la tête vers son collègue.

Hébergement de clandestins, recel de stupéfiant et complicité, ça va chercher dans les combien ?  Le cow-boy fit une moue hésitante, agita vaguement la main avant de lever les cinq doigts de la main droite.

 - Minimum, chef.

 - Minimum. Toutefois, madame Clément, nous reconnaissons que vous n'avez jamais fait d'histoire. Par ailleurs, votre mari est mort pour la France, ce qui est un bon point pour vous. Nous sommes donc tout prêt à admettre que vous avez été trompée, que cet homme a abusé de votre confiance et de votre hospitalité. L'inspecteur se pencha en avant, fixa Sidonie dans les yeux et ajouta froidement : «  Mais pour que nous passions l'éponge, vous devez prouver votre bonne foi. En nous disant où il se trouve, qui sont ses complices, où se cache sa famille »…

  - Je peux au moins vous dire où il se trouve, répondit Sidonie. Il est rentré à Bagdad.

 - A Bagdad, tiens donc. Il y a à peine une heure, vous ne saviez pas où il se trouvait, et maintenant il est à Bagdad. Les transports sont rapides, de nos jours, surtout pour les étrangers sans papiers en règle. Faites un petit effort, madame Clément. Votre ami n'a pas pu rentrer à Bagdad par enchantement.  Sidonie ne put s'empêcher de sourire. L'inspecteur se redressa. « Comme vous voudrez. Le labo des stup' sera sûrement très intéressé par ce qu'il trouvera sur cette lampe. » Il prit la lampe dans sa main sans ménagement.

 - Si j'étais vous, murmura Sidonie, je manipulerais cet objet avec plus de précautions.

 - Et pourquoi donc ? demanda Antonin en caressant la pièce à conviction à travers le film de plastique.

  - A cause de ce que vous êtes en train de faire apparaître.  La vieille dame montra du doigt le nuage de fumée qui s'échappait de la lampe. L'inspecteur bondit de sa chaise, recula tout au fond du bureau. Le cow-boy cracha son chewing-gum et dégaina son arme. En quelques secondes, la fumée gonfla le sac en plastique, qui éclata. La détonation fit sursauter les deux policiers. Enfin libre, le nuage s'étendit et commença à prendre forme. Un deuxième nuage, jaune cette fois, sortait à son tour de la lampe. Debout sur la table, Simbad était obligé de se courber en deux pour ne pas se cogner au plafond. A ses côtés, un homme entre deux âges vêtu d'un cafetan richement brodé, le front ceint d'un turban de la même couleur blanche que sa barbe, brandissait un cimeterre de ses deux mains couvertes de bijoux et de pierreries. Simbad sauta à terre.

 - Je me doutais qu'il y aurait du grabuge, alors je suis venu avec mon ami le sultan Pohmad. Tous les deux avons horreur que l'on importune les dames. Antonin reprit ses esprits le premier. Il plongea la main dans sa veste pour prendre son arme, mais Simbad était déjà sur lui. Le djinn saisit l'inspecteur par le col et le souleva au-dessus du sol.

 

 

Dans un ratchatchas, Pohmad avait fait tomber l’arme du policier en frappant du plat de son cimeterre. La porte du bureau s'ouvrit à ce moment sur un groupe de policiers.

Tout va bien inspecteur ? On a entendu du br…  Antonin hurla :

 - Donnez l'alerte ! Ce sont des forcenés !


Avec une moue désappointée, Simbad propulsa l'inspecteur à travers la pièce. Ce dernier heurta le premier policier qui s'écroula et amortit sa chute.

Pohmad poussa à son tour le cow-boy vers la sortie, puis claqua la porte. Les deux amis échangèrent un regard de connivence, puis ils prirent le bureau chacun par un bout du plateau, le soulevèrent et le calèrent contre la porte. Pendant le transport, quelques tiroirs s'ouvrirent en grand, déversant papiers et dossiers confidentiels.

Simbad et le Sultan Pohmad éclatèrent de rire et tombèrent dans les bras l'un de l'autre en se donnant de grandes claques dans le dos.

Mon ami, s'esclaffa Simbad, je ne m'étais pas autant amusé depuis la fois où nous avons bouté hors de ton palais ces deux voleurs qui cherchaient ta salle du trésor ! Je te remercie mille fois pour ton aide.

 - C'est moi qui te remercie. Je m'ennuie ferme depuis que mes conseillers, ma femme et mes fils ont décidé que je suis trop vieux pour partir à la guerre. Ce petit exercice m'a fait le plus grand bien. Alors vieux frère, tu ne fais pas les présentations ? Simbad se tourna vers Sidonie.

 -Pohmad, voici madame Duval, la nouvelle Maîtresse dont je t'ai parlé. Madame, voici mon grand ami Pohmad, un riche et puissant sultan de Bagdad la Merveilleuse.

Pohmad glissa son cimeterre sous sa ceinture, posa la main droite sur son cœur et s'inclina respectueusement. Sidonie lui tendit simplement la main.

Je vous remercie d'être venu à mon secours, Sultan. Et vous aussi Simbad, bien entendu. La situation devenait vraiment délicate pour moi. Dans le couloir, beaucoup de monde semblait s'agiter. Quelqu'un cogna à la porte.

 - Nous vous ordonnons d'ouvrir immédiatement ! Au nom de la Loi ! Pohmad jeta un regard circulaire, examinant le bureau sans fenêtre.

 - Nous voilà donc coincés dans ce piège de banlieue. Vous qui les connaissez bien, des négociations sont-elles envisageables ? Sidonie et Simbad secouèrent la tête. Tant mieux ! Comme cela, la seule manière de s'échapper consiste à ouvrir la porte, foncer dans le tas et s'ouvrir un chemin à coup de poing et de sabre. Cela me plaît bien.

 - Ils ont des armes à feu, expliqua Sidonie. Et même si nous parvenons à nous échapper, qu'arrivera-t-il ensuite ? Je ne pourrai pas retourner chez moi. Le djinn se racla la gorge.

 - Il existe une autre issue, dit-il en désignant la lampe, mais je crains qu'elle ne soit irréversible. Je peux en effet vous emmener dans notre monde et emporter la lampe avec nous. Mais vous ne pourrez plus jamais revenir chez vous.

 - Si vous acceptez, intervint le sultan, c'est avec grand plaisir que je vous offrirai l'hospitalité de mon modeste palais. Je n'ai rien à refuser aux amis de mes amis, surtout lorsqu'ils sont dans la déroute. De plus, ajouta-t-il en donnant une bourrade au djinn, le gourbi de Simbad ne constitue vraiment pas un logis convenable pour une dame. Des coups sourds résonnèrent soudain dans toute la pièce.

- Vous êtes tous tellement gentils avec moi. De toute façon, il n'y a plus grand chose ici pour me retenir. J'accepte volontiers… J'ai toujours rêvé de connaître le monde des contes de fées…


Un choc plus violent que les autres entrouvrit la porte. Le bureau se déplaça d'un centimètre.

  - Il est temps de partir. Tu es prêt, Pohmad

- Alors on ne se bat plus ? D'accord, je suis prêt. Dommage..

Petit regard triste vers la porte qui s'ouvre enfin. D'accord, je suis prêt. Le djinn prit Sidonie et le sultan par la taille. A mi-chemin, le trio se vaporisa. Le nuage résultant plongea dans la lampe. Il passa avec quelques difficultés à cause de sa taille inhabituelle, mais finit par disparaître entièrement. La lampe elle-même sembla alors se distordre, comme si elle fondait. Le col se replia sur lui-même, s'engouffra dans sa propre ouverture comme une jambe de pantalon que l'on retourne. La lampe s'avalait, diminuant rapidement de taille. Au même moment, la porte vola en éclat. Antonin et le cow-boy surgirent l'arme au point, juste à temps pour voir une lampe à huile se volatiliser.

 

 

Accoudés à la rambarde en marbre de l'un des nombreux balcons de la demeure de Pohmad, Sidonie, le djinn et le sultan contemplaient en silence la ville qui s'étendait sous leurs pieds. Les dômes dorés des palais alternaient avec de modestes maisons en torchis, séparés par des venelles étroites où s'égayait une foule colorée et bruyante. Un tapis volant passa vivement devant eux, fila tout droit en direction du soleil couchant, puis vira brusquement de bord et disparut derrière un minaret.

 

 

 

Susan Holmes

 

(court extrait d’une nouvelle incorporée à Némo, ouvrage n° 362)...

 

.../...

Je disais donc, il me semble qu’il y avait eu un aéroplane, un gros ou une sorte de fusée lunaire, non, un zinc, un cargo, oui, le dieu cargo, oui, dans une île, une île du Pacifique parce que les autres ont moins bonne presse et puis on ne peut y faire vraiment la guerre, il y a trop de touristes. Cet avion donc, palmiers arrachés, n’est-ce pas comme une vision après un cyclone, un ouragan, hurricane n’est-ce pas, oui, je vois bien cela, l’avion écrasé sur la plage les ailes dispersées, le fuselage enfoncé dans une jungle hollywoodienne, quelque chose de bien entretenu, n’est-ce pas, une bambousseraie, une palmeraie, une bananeraie, un décor de salaire de la peur, une image d’Iwo Jima, l’avion, des traces de mitraillage peut-être , le décor est gris, bleu, vert, c’est un monde merveilleux, vacances mais c’est l’horreur le drame, l’avion s’est écrasé.

 

Les moteurs ne tournent plus, l’air conditionné est débranché, d’ailleurs, il y a des fissures, des faiblesses, la tôlerie est en mauvais état, je pilotais, je me vois pilote oui, j’étais au manche, je suis un manche, je ne vois rien, oui, normal, j’ai un bandeau sur les yeux, c’est elle qui l’a posé, le linge est humide, je ne vois rien, suis-je aveugle.

 

— Restez calme, tranquille dit la voix douce

 

C’est Susan Holmès !

Oui, je la reconnais, à la lisière de la jungle, hôtesse, Holmès, oui, mais alors, les autres ?

Sony, non, il n’est pas encore là, Tumbler, non pas non plus, il n’y a que moi, y-a-t-il des bombes dans le zinc, il faut que je parle, il faut le dire, elle passe une main douce sur mon visage, humide, du sang ou quoi.

 

Je veux lui demander si elle est Suzanne, si les faces de citron nous ont envoyé au tapis, où sommes-nous, d’après ma mémoire, j’étais à 320 cap nord, je venais de tirer sur le spencer tracy trente-six, j’avais demandé un café à la pantry et le radio était en communication. Paternotre, le radio, pourquoi ne m’en parle-t-elle pas, mais je n’entends rien, pas un bruit et maintenant qu’elle ne me touche plus, je ne sais plus rien

 

Je ne sais plus rien je sombre noir gris rouge noir flash douleur non non

 

— Calmez-vous dit la voix douce, restez tranquille, nous avons un peu d’eau, les secours vont arriver, il n’y a rien à craindre.

 

Oui, sans doute, ils arrivent toujours n’est-ce pas, mais ce sera bien pour vous, pas pour moi, je ne vis plus, je meurs, c’est évident, je me sens mourir, partir, m’en aller.

 

Je sens mes forces décliner, je ne sais pas si je perd du sang, je ne crois pas, je n’ai pas de blessure ouverte sinon Susan me soignerait, elle est infirmière ou quelque chose comme cela, une femme sous uniforme est toujours une femme utile, il faut qu’elle soit utile.

 

Elle me répète que les secours vont arriver je sens sa main douce sur mon front, mes joues.

 

Mademoiselle, dis-je Mademoiselle dis-je faiblement ...

 

Alors, alors, doucement, je lui explique, je lui explique que je suis un jeune pilote tout frais émoulu de l’école, que cette putain de guerre est une fois de plus venue bouleverser des plans de milliers de jeunes gens, moi en particulier, que je voulais me marier, faire un enfant survivre au-delà de moi-même perpétuer les Henri.

 

Vous comprenez n’est-ce pas, vous me comprenez

 

Je la sentais troublée, hésitante, elle n’osait répondre, comment répondre à un mourrant qui vous parle de l’avenir, qui vous raconte ses projets ?

 

La carcasse de l’avion vibra sous une bouffée de vent du large. Sur quel atoll nous étions-nous écrasés ? Je ne me souvenais pas du dernier contact radio, il me semble que j’avais entendu la voix de Mo, Mo, satanée face de citron, traître n’est-ce pas. Mo Chick Bing Yoon, cela ne pouvait pas être un honnête homme, un bon soldat. Encore moins un officier, il avait ussurpé sa place, c’est certain.

Mo !

Salopard.

 

— Ne remuez pas trop, peut-être avez-vous la colonne vertébrale touchée dit la jeune femme d’une voix assez basse. On aurait dit qu’elle craignait de réveiller quelqu’un.

 

— Nous sommes seuls, seuls, répétai-je.

 

J’ai remué les épaules et le bassin, mais j’ai bien senti que rien ne bougeait rien, sauf , sauf ce petit bout de chair qui s’éveillait, damné de l’enfer, ma tante me l’avait prédit quand j’avais seize ans :

 

« Tu périras par la busette », avait-elle anathémisé un jour de fâcherie.

 

— Allons, calmez-vous, nous allons être repéré, retrouvé ...

 

— Trop tard, trop tard pour moi, foutu, je suis foutu, il faut que je vous demande, je dois vous dire... je ne savais comment le dire alors je l’ai dit simplement avec des mots très ordinaires.

 

—Je ne veux pas savoir que je vais mourir sans descendance, je veux un enfant, vous êtes une femmes, belle et désirable, je le sens, je veux un enfant, regardez, j’en suis capable dis-je en tentant de remuer le bas-ventre.

 

— Allons, soyez sage, les secours arrivent

— Mais non, ou plutôt si, ils sont certainement en route, ils seront là dans une trentaine d’heures, je serai mort, s’il vous plaît,...

S’il vous plaît et j’ai eu la force de lever un peu un bras qui toucha un bout de tissu, son uniforme sans doute. Je ne pouvais plus ouvrir les yeux, j’étais bien mal en point.

 

Vous n’y pensez pas, vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites, vous ne pensez pas ce que vous me demandez, les mots se bousculèrent mais le ton était doux. Le refus était mental. Je venais de sentir naître le désir, sans doute elle aussi, le contrecoup de l’accident, le stress à l’envers.

 

Je n’avais vu jusqu’à présent que des images faibles, le brouillard, le voile, le voile gris parfois noir, l’obscurité, les ombres. Un avion, pourquoi avais-je pensé à un avion, à un accident d’aviation, qu’a-t-on donc en mémoire qui ne se goupille pas toujours exactement, comment pièce ne s’adapte-t-elle pas instantanément à une autre, qu’est ce que ce puzzle de vie où existent des trous noirs, quel personnage suis-je parmi les 999 cités, qui suis-je, pourquoi suis-je incertain de moi-même, qui pourrait me mettre sur la voie, oui, d’où-viens-je, qui était ce pilote de cet aéroplane de temps révolus, je n’ai pas connu Lindbergh, je n’ai pas connu le baron noir, je n’ai même pas connu Gagarine, je n’étais pas né. Aujourd’hui, on va dans la lune, on va sur Mars, on programme Vénus pour les prochaines vacances, y a qu’à téléphoner chez Virgin.

 

Je ne voyais rien, je n’imaginais rien et tout à coup je la voyais éclatante devant moi, belle à damner tous les Papous. Les papous ? Alors j’étais bien sur une île de ce foutu Pacifique, j’étais bien à deux doigts de passer de vie à trépas, Susan Holmès venait de retirer les lambeaux de sa jupe d’uniforme, elle dégrafait son corsage. Margot, Sourire, sœur sourire, souris, je ne peux pas, j’ai les zygomatiques bloqués, la nuque enfermée dans un étau, qu’est ce qui me retient ? Qu’est ce qui me retient à la vie ? Toute ma vie est dans mon vit, je sens ses doigts, elle est compétente, fatalement, une fille en uniforme, c’est très compétent, j’ai vu cela dans beaucoup de feuilletons télévisés.

 

Je veux lui dire merci, je veux lui dire qu’elle est belle, qu’elle est bonne, je sais que je ne peux plus parler, je sais qu’elle va faire un sacrifice immense, pour moi, immense, moi immense.

Moi immense en elle, je la sens, je me sens au profond d’elle. Elle remue. Doucement.

 

Dans mon oreillette qui ne s’est pas décrochée lors du fracas de l’atterrissage en force, j’entends un grésillement et puis la voix assez claire de Jeff Clabots, Jeff c’est le sous-lieutenant de la maintenance au quartier.

 

J’ai le contact avec la balise mon capitaine dit Jeff à son interlocuteur. Je suis tout près, nous allons parachuter une équipe avec des armes et des vivres et un peu de matériel médical, Dès qu’ils auront établi le contact, on pourra engager une opération rescue.

 

Je vibre un peu, je ne dis rien, Susan s’agite maintenant de plus en plus vite sur moi, je sens un peu de bave qui coule de ma bouche. Je suis heureux, elle portera mon enfant, quand ce sera fini, quand je me serai épanché en elle, je lui dirai quel es secours vont la ramener, je lui donnerai des conseils pour élever le petit.

.../...

 

 

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Féminin comme la virilité

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Raymonde, Renée, Claudine, Mireille, Éliane, Suzanne, Marcelle, et puis les Gisela, Antonia, Lullah et autres Tania et Samira, m’émilent quotidiennement ou presque.

 

Autrefois, enveloppes caractérielles, indiscrètes ou secrètes, odeurs, parfums, photos, cheveux voire même, une coquine aux poils. Sylvie, Sophie, Anaïs, Nathalie – et aussi celle de Georges !, Delphine et une blonde Dixie... les voyages forment la jeunesse, une Hollandaise rétroviseurs, une Allemande jupette verte, une Bretonne chouchen gouleyant, Elsa flamenco, Gina lourde du buste, Tchintchin annamite de trois pommes et Kim l’audace nue en toutes circonstances, des Martine à l’école, à la ferme, à la fête foraine, à la ville et à la campagne, des roseurs, des rougeurs, des blondeurs, une rousse, des brunes, des blondes ...

 

Les soirs où je suis Espagnol, petites fesses, grande bagnole
Elles passent toutes à la casserole...

 

De Madagascar au Spitsberg, de la rue du Midi aux portes du Matto Grosso, Moune, Meg, Cindy, Minnie, Maïa, Claude, Gwen, Dominique m’écrivent de leur plume trempée au cœur la vie sans moi.

 

Descriptions infinies des paysages du monde, la télévision en direct sans l’image, tous les jours un rendez-vous avec la Dumas de service inquisitrice, le perdu de vue, la recette qui va le faire revenir, le grand amour.

 

Elles étaient belles, elles étaient les Miss d’une aventure aux mille fesses étonnamment différentes et aux seins nature. Elles étaient lèvres – purpurines, yeux de velours, épaules de vison, cheveux d’or, mains aux doigts de caresses, elles sont des mille et des cents, jupes tournantes, robes de soie, denim moulants, bikini de Palm beach, nuisette Lindor et pantoufles trois Suisses. Elles étaient de la plage nue et des nuits d’enfer de dancings en arrière de conduite intérieure, draps roses et herbes vertes, feuille à l’envers et baisse toi que je baise ta croupe, un jour mère de peine infinie.

 

Mères de familles finales qui rêvent d’enclencher cette touche extrême que l’électronique offre aujourd’hui : Rewind.

 

Retour arrière vers un monde qui n’existe plus, a-t-il existé, par quel chemin suis-je arrivée ici d’où je t’écris, comment ai-je pu prendre cette route là ?

Désert de sentiments égarés, nuages de pluies abondantes qui n’ont fait germer que des trèfles à trois feuilles, regrets éternels, couronnes et chrysanthèmes, lauriers abandonnés, nuits englouties.

 

Elles ont dit les mots qu’il ne fallait pas prononcer, Jean, Paul, Armand, d’autres ratiocinent, l’évaporée s’enfuit, lettres de rupture puisque c'est comme ça, je préfère te quitter avant que tu partes toi-même. Les femmes d’aujourd’hui s’encourent devant le monde de demain.

 

Puis, elles le regrettent. Elles m’écrivent : Je t’aimais.

Puis elles me parlent de ma mère, m’invitent à réfléchir.

Pourtant, elles m’ont quitté.

J’ai trouvé une santiag maladroite, ce n’est pas chaussure à mon pied, elles ne rêvent plus vraiment entre le bureau du chef et le métro du soir-matin. J’étais pourtant un bon amant, je nous apportais des bonbons plus doux que les fleurs qui sont périssables.

 

J’ai regardé mon fils, à moins que ce soit une fille.

Elles m’ont quitté, elles s’envolent en oiseaux rose et blanc, elles n’aiment pas les enfants, elles veulent en faire, en avoir pour montrer que les trompes de Fallope fonctionnent, mais elles ne les veulent pas dans les pieds.

 

Les malheureuses, les chasseuses, les médiateuses, les facteuses, les sapeuses, les conducteuses, les surfeuses, les diseuses, les liseuses, les informeuses, les preneuses, les blogueuses, les mineuses, les danseuses, les shampouineuses, jolies et pas trop connes n'aiment pas les enfants.

Les libéreuses, les libérateuses, les femineuses s’époumonent, postillonnent, déconnent, mes mots les agressent, mes larmes sont leur jouissance solitaire.

 

J’étais cet enfant, je les regardais, les poils en dessous des bras, les seins qui poussent.

Féminin comme virginité,
Timidité, cruauté, nudité.
Féminin comme la jalousie
La calomnie, l'insomnie, la folie.
Féminin comme toutes mes blessures,
La gueule d'un homme est sa seule aventure.
Féminin comme la fin du jour
La dernière heure, la peur qu'on a toujours.

Peureuses, menteuses ...

 

J’ai soigné l’apparence de l'enfant en moi, ce qui n'a pas suffit, elles ne veulent plus être mère.

 

Elles ne veulent surtout plus aimer les pères.

 

Les pères du gamin et de la garce rappellent des fougues passées, des jambes écartées, des muqueuses pénétrées... qui ont donné naissance à l’enfant qu’on aime, qu’on adore.

Elles te rejettent, mardi chez le père, semaine prochaine dans ta famille d’accueil, je t’aime gamin, je t’adore gamine... et quelques unes dans l’incertain, je n’ai pas encore d’enfant, allô Mireille, suis-je normale, qu’en pense Carmen Tessier entre Capricorne et la maison de Mars, ascendant taureau ?

 

Raymonde, Renée, Claudine, Mireille, Éliane, Suzanne, Marcelle, et puis les Gisela, Antonia, Lullah et autres Tania et Samira, m’émilent quotidiennement ou presque.

 

Avril à Rimini, douceur d’un voyage Generalcar avec les amis du bureau, septembre à la côte roumaine, c’est Neckermann avec un voisin gentil tout seul lui aussi, des étés de sans plage parce que je peux faire remplacement tu vois, Mariette et son homme ont besoin de vacances, eux, pour aller aux Maldives voir si le soleil se couche à la même heure, des hivers sans ski dans ma ville de province où il ne neige qu’en carte postale, grand lit deux places, j’en ai chassé le Monsieur, expositions, cinéma d’essai, cours de calligraphie chinoises, batik, sais-tu que j’ai même acheté un four à céramique et un à pain, je fais mon pain moi-même, c’est plus naturel tu vois. Et de la dentelle et de la tapisserie. Pénélope sans Ulysse, sans Télémaque.

 

Je ne vois rien.

 

Un sourire figé entre deux boîtes, un copain de la boîte, une dose de rancoeur, un dimanche soir plein de culpabilité, au hasard.

 

Je ne vois rien, je les écoute mentir d’elles. Les enfants la vaisselle. La vie change tu sais, les tartines de l’écolier, le souper. Matin couette pas vraiment, grasses matinées, mais je vais devenir grosse, le p’tit est chez son père. Sa belle-mère me dépeint monstre, le vocabulaire se dépoétise, se ménage, s’affaiblit.

 

Où sont donc ces survireuses au cul nu au milieu d’une vigne provençale, seins mousse robinets Grohe, Jacob Delafon au carrelage rougissant, miroir embués, sursaut d’un soir dans l’appart du copain, tout ce que l'on peut s'inventer de souvenirs à côté desquels on est passé.

Elles me racontent que tout va bien. Ah si, tu sais, tout va bien. Non, non, je t’assure.

 

Tout va

Tout va bien

Tout va bien tu sais

La litanie à Saint sais-tu que tout va bien.

 

On le dit même à la télé, le pouvoir d’achat est maintenu quoiqu’en baisse mais ce n’est que provisoire, les socialistes vont revenir et même les capitalistes qui ne pensent qu’à la pèche au gros ont annoncés de nouvelles allocations qui seront versées aux femmes seules.

Aux femmes seules, à la famille monoparentale... Elle adore ses enfants, Sophie, tu les verrais, elle a tout le bonheur d’avoir trois gosses, Sabine, si si, tu ne peux pas savoir. C’est le bonheur. C’est écrit dans Marie Claire.

 

Il y a lui, parfois, oui, le père. Il fallait un père, on l’explique souvent, les enfants ont besoin de leur père. Évidemment, il a pris du bedon, et il pue du bec. Il boit des bières au bureau. Il pisse sur son froc après, ça fait des taches. Ce n’est pas Dieulepère.

Lui, il a du boulot. Le père de Jan n’en a pas. Ça ne change pas grand-chose.

 

Maintenant, c’est épatant, on peut avoir des gosses et faire carrière, chacun de son côté, tu vois, moi j’ai postulé chez Siemens, directrice de l’informationnement, j’attends une réponse, et lui, le père de Donatien, il a passé le concours, il était dans les classés pour rentrer au ministère, il y avait trois mille candidats.

 

Il faut que j’arrête de fumer. Jean-Charles, lui, il met des patch. Tu comprends, au bureau, c’est dur. Moi, j’arrêterai l’an prochain. A Noël. Le père Noël est une ordure.

 

Tu sais.

Je sais déjà

 

Elle n’avait encore pas dit l’essentiel.

Oui, vaut mieux qu’on ne se voit plus, j’ai grossi. Normal, deux grossesses.

Rassure-toi, tout est normal, tu sais.

Je vois Minouche de temps en temps, tu te souviens d’elle au moins. On n’ose pas parler de toi. Alors on s’explique nos mômes, ça ne va pas trop bien à l’école. Il leur faudrait un père, tu vois.

 

Je vois, je sais, j’écoute.

 

J’ai entendu qu’elle a dit fais pas chier avec ta bite, dégage macho.

 

Il faut encore que je te dise, Michèle a quitté Beaudouin, elle ne supportait plus sa belle famille. Elle passe me voir de temps en temps, t’avais-je raconté sa fausse couche, la conne ! À notre époque !

Pour maigrir je fais du yoga, je mange du bifidus actif.

 

Tu sais, ....tu vois ....

Ne m’écris pas trop, n’appelle pas, pour le moment, il y a Jean-Pierre, et puis...

Tu as ta vie ...

 

En gros macho, — le mot se déglingue, « avant » cela signifiait quelque chose de très différent, je pense ... oui, oui oui, une femme d’aujourd’hui... ça ne tricote plus.

 

Gala, Gaia, gaiement, les tricoteuses, les emperlouseuses, les balladeuses...

Les transformeuses, les regretteuses, les coupeuses de couilles, ...

Va voir si, fais donc ça, et réfléchis bien ! Tu devrais en parler avec ta mère.

 

Réfléchis, sinon, je pars avec les enfants !

 

Elles m’émilent, elles regrettent.

J'étais tellement génial quand j'étais l’enfant chéri de mille et une femmes de seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt, vingt-cinq ans ! Je n’avais pas de mère à qui me confier, je foutais la trouille aux leurs, exilées d’une guerre, broussailles sèches qui levaient l’étendard déjà mouvementeuses féministes, ah ! les hommes ! ils font que lire le journal au bureau et jouer au foot comme des gamins. Ah ! Bonhommes ! On va vous caser !

 

On va vous castrer.

 

Alors elles m'écrivent. Ages et professions de toutes provenances, le courant passe, je les comprends, le Gulf stream était moi, le courant de la Baltique cherche chaleur et plus si affinité.

Wagons entiers, autocars, charters.

Sans escorte. Sans destination.

Elles voudraient renouer. Elles se doutent de quelque chose. En cela, elles ont tort.

 

Les choses évoluent et le monde change. Muslim mon ami, tu t’es fait aimer hypocritement, tu commences à leur montrer que le foulard est plus pesant que les jupons que l’on pouvait soulever. Et moi, j’écoute, je réponds parfois, j’insulte les politiciens qui sont cons et je fais comme « elles », j’entends la nuit.

J’y suis taiseux, branleux.

Je suis parfois vulgaire, nécessiteux, chanteux.

Chanceux !

 

Féminin comme la liberté,
La vanité, l'amitié, la beauté.
Féminin comme la faim, la soif,
La guerre des hommes, la gloire des photographes.
Féminin comme virilité,
Peur de Sodome, de la féminité.

 

Féminin comme la vie d'un homme,
Du jour premier au dernier verre de rhum.

 

(Sur des paroles inspirées d’un gros fatigué, de Michel Sardou et de Jacques Brel, qui aimait les vierges et les Marquises.)

(Ce texte a été partiellement publié chez cderos.)

 

 

fantomaslinkCourtes nouvelles de Xian :

 

 

(si le lien ne fonctionne pas : écrivez dans votre navigateur : http://liensutiles.forumactif.com/xian-f119/ )

fumanchupanel
 

 

 



Mille et une nuits d’Henri :

 

 

Canal moins

(d’après la dix-huitième chaîne de Roland)

( extrait de Cdécritures 201 Érotiques et sataniques avril 1987)

 

 

 

J’avais fait installer le décodeur spécial pour capter huit chaînes de plus sans compter les trois chaînes cryptées par mon nouveau téléviseur, un super hétérodyne Sonik.

Je n’ai eu qu’à me féliciter de mon choix, à peu de frais je pouvais désormais voir des films comme je les aimais, très étranges.

Les personnages qui défilaient sur l’écran avaient plus de vécu, semblaient plus réels dans leurs mouvements et plus émouvants dans leurs dialogues. Il me semblait véritablement vivre au milieu des acteurs.

D’ailleurs, la pièce que je regardais actuellement me paraissait étrangement familière. Tout d’abord, je n’y prêtai pas attention. Mais un détail dans l’ameublement m’étonna.

Et je compris la transformation qui s’était effectuée. Je voyais devant moi une pièce amorphe, sans personnages.

 

De spectateur, j’étais bizarrement devenu artiste de la chaîne à péage. Et par la caméra qui filmait, je pouvais contempler mon salon vide.

 

Pourtant, sur le sofa il y a une tant belle fille. Pendant toute la nuit, je la regarde, assis sur le bord du coussin. Elle est évidemment nue, elle dort le postérieur levé et je lui fais une étrange cour, massant gentiment de mon pouce les bords de son anus, sûr qu’elle rêve puisqu’elle se met vraiment à quatre pattes, prenant appui des coudes sur le bord du canapé pour bien relever son postérieur et exposer ainsi son cul en offrande, je l’enduis d’huile d’olive et l’encule en criant  : Super, on fait la mayonnaise. Elle finit par s’endormir et lorsqu’elle s’éveillera, je serai parti. C’est seulement à cet instant qu’elle se rendra compte que je ressemblais à Jean. Elle comprendra qu’en fait, elle aimait Jean Passe, l’acteur célèbre des films à la mode. Mais il ne le lui a jamais dit. Elle regrettera. Sur la table basse en verre et cuivre, elle découvrira une liasse de billets. Lorsqu’elle s’en emparera, le papier se dissoudra, redevenant poussière de bois et de chiffons.

 

La fille est belle, la fille est nue et je me dis que ce décodeur est une bien magnifique machine.

 

Je me suis déshabillé et devant l’écran de mes nuits blanches, j’ai utilisé le développeur de pénis pour me masturber violemment. Demain, il faudra que je nettoie avec le spray-clean.

 

 

 

P’tithom

 

Depuis que Véronique s’en était allée, il y avait dans la maison une odeur âcre et P’tit’hom n'aimait pas cela. Il aurait juré qu’elle venait de la cave et comme il n’aimait pas trop le noir, il n’aimait pas trop la cave et tout ce qui s’y passait.

 

Véronique avait parfois dit, laisse-le, il est en bas, il travaille ! en fait, P’tit’hom ne savait même pas ce que son père faisait en bas. La cave était le seul endroit interdit de la maison. Son domaine comprenait tout sauf cette cave. Parfois quand son père le laissait aller dehors, il allait le long du mur de la cave dans le jardin. Il y avait une petite fenêtre abattante d’où, le soir, s’échappait une vive lumière et puis, il y avait toujours cette odeur spéciale, une odeur forte, qui ressemblait à du pop-corn grillé qu’on aurait plongé dans du vinaigre, le père un jour avait appelé cela formol.

 

 

 

Oui, c'était cela, le formol empestait la maison. Même sa chambre ! P’tit’hom avait l'impression parfois qu’il sentait aussi le pop-corn grillé.

 

La cave. Il n'y était allé qu'une seule fois dans sa vie. Une seule et unique fois. C'était, il y a longtemps, à l'époque où son père aimait jouer avec lui et laissait parfois les gens de côté. Des gens, il y en avait beaucoup dans la cave. Beaucoup qui entraient dans des sacs noirs, parfois blancs. Ils ne ressortaient pas tous et ceux-là, uniquement dans des coffres en sapins qui sentaient eux aussi le formol. Certains même avaient l'odeur de viande pourrie. L'odeur de la terre mêlée à de la chair morte. A cause de cela, P’tit’hom ne voulait plus enterrer les objets qu’il souhaitait cacher.

 

P’tit’hom entendit son père remonter l'escalier de la cave et claquer la porte. Subitement l'odeur s'était répandue dans toute la maison et P’tit’hom manqua vomir. Son père ne semblait pas content. Il le sentait tendu. Cela arrivait parfois quand d’autre gens entraient dans la cave. De ces gens là, avaient été accompagnés cet après-midi par d'autres, qui eux, ne sentaient pas l'os pourri. Ces gens-là étaient normaux. L'autre par contre, était identique aux autres.

 

Son père et les autres gens avaient parlé très longtemps et ne s'étaient même pas occupé de lui. Il ne savait pas très bien de quoi il s’était s’agit, il faut dire qu’il comprenait assez mal le langage qu’il trouvait compliqué. Il comprenait parfois les conversations. Surtout celle où l'on parlait de lui ou même de nourriture. Les conversations sont parfois marrantes. Parfois violentes comme celle de la semaine dernière. P’tit’hom n'avait pas tout compris. Il y avait eu une femme à la maison. Elle était très belle puisque son père avait eu l’air très excité. Ils avaient mangé ensemble, elle et lui, sans penser à lui, et alors qui avait eu un malaise ? ils avaient fait un bouche à bouche, la femelle avait montré des documents à son père. C'était à cause de ces documents que le ton était monté. Son père s'était même battu avec la femelle et celle-ci était partie en claquant la porte.

 

P’tit’hom avait compris que son père avait des soucis. Il le suivit jusque dans le salon où son père pris le téléphone. " .nanana et nanana oui oui oui et enfin, oui problème, vous savez. de toute urgence. FBI aux fesses,. Na et nananaan, on va être découvert. Tant pis pour les besoins d'organe, et nanananan ! Je ne veux pas savoir, ce que. Oui, c'est ça. impérativement. Il est là, en bas et. merci.

 

Les hommes et en particulier son père, parlait trop vite.

 P’tit’hom ne comprenait jamais tout. De toute façon il n’allait pas passer sa vie à écouter aux portes.

 

Il se promena un peu dans le living, un peu dans le salon, essaya plusieurs fauteuils et vit la porte entrebâillée, il faisait assez beau dehors, houp ! un bond au-dessus du perron et le voici dans la pelouse. Puis, il rentra et alla se coucher. Il fit des rêves assez agités peuplés de femelles.

 

Si l’une était professeur de dactylographie, de typographie ou simplement de français, elle lui aurait peut-être parlé des signes de correction.

Une porte. Une porte. Celle de la cave. Et la douce odeur printanière céda à celle plus forte du pop-corn grillé. La porte de la cave s'ouvrit. P’tit’hom emporté par son rêve s'agita dans son lit. Enfin. Enfin, il allait pouvoir pénétrer dans la cave. Un bruit. Un bruit, celui d'une bouilloire d'eau chaude hurla…

 

C'était dérangeant. Allez P’tit’hom, va pisser. P’tit’hom se réveilla et considéra son père qui lui avait ouvert la porte d'entrée comme chaque matin. Décidément même dans les rêves on n'est jamais tranquille, affirma P’tit’hom en courant dans le jardin, le poil encore chaud.

 

Dehors il faisait froid. Il fit le tour de la maison. C'était une habitude qu'il avait. Cela passait le temps et permettait de renifler d'éventuelles nouvelles traces laissées durant la nuit. Il remarqua que la terre du jardin avait été renouvelée comme les deux dernières fois. Maintenant, il n'en s'inquiétait même plus. Son père devait s'en occuper de la terre. La première fois cela l'avait inquiété. C'était deux jours après cette fameuse hausse de violence avec la belle femelle. Une autre était venue dans la maison et son père avait fait, il ne savait quoi avec elle si bien qu'elle s'était allongée sur le sol. Il l'avait reniflée quelques secondes et elle sentait bon. Mais il ne la revit jamais.

La petite fenêtre de la cave était ouverte et P’tit’hom alla y jeter un oeil. Il entrevit une forme sur la table au milieu de la pièce mais ne put y voir davantage. Il retourna à l'intérieur où son déjeuner l'attendait. Il mangea goulûment.

 

 

Tandis qu’il mastiquait, il remarqua la porte de la cave entr’ouverte. Il s'y dirigea. Son père était en haut. Sûr, il devait dormir. Quelle opportunité pour P’tit’hom.

 

Il ne savait pas si les grands avaient eux aussi des rêves prémonitoires comme lui. La cave. Il s'avança devant la première marche. Son cœur battait fort. Il se retourna. Personne. Il posa le pied sur la première marche. Puis les suivantes. L'antre sacré. La cave. L'odeur du formol le saisit si violemment aux sinus qu'il lui fallut quelques instants pour s'habituer. Il aurait dû remonter mais non, la curiosité n’est ce pas sœur Anne ! Il avança près de la table sur laquelle une forme était allongée, à peine y avait-il touché qu’un bras glissa vers le sol. Il y avait des marques bleues dessus. Il était froid et sentait l'os pourri. Il reconnut cette odeur particulière, celle qui se trouve sur ce qui ne vit plus, sur de la viande avariée. La mort. La cave. Il ne savait pas vraiment ce qu'était la mort, ni que ce qu'il fallait faire pour en arriver là, seulement, il en reconnaissait le goût, la sensation désagréable et il avait cette conviction que la mort arrêtait tout. Il décida que l’endroit était inhospitalier et s’en alla, hélas, tirant avec lui un bout du drap.

 

Le corps tiré par le drap chuta de la table et atterrit lourdement par terre. P’tit’hom reconnut la femelle qui était partie en claquant la porte la dernière fois. La belle femelle pour qui son père s’était senti si excité. Que faisait-elle ici. On entendit du bruit là haut, on s’agitait au-dessus ! Il sentit de l'agitation en haut. L’incident avait dû réveiller son père.

 

Il remonta l'escalier quatre à quatre et regagna son panier. Il frémit en repensant à ce qu'il avait vu dans la cave. Son père y descendit en claquant la porte puis il remonta. P’tit’hom n'eut que quelques secondes pour réagir avant que son père le frappe avec un balai. Il courut dans le jardin et se cacha sous une bâche. Surtout ne plus bouger, se dit P’tit’hom. Il resta toute l'après-midi sous la bâche à ne pas bouger. Il savait qu'il n’aurait pas dû descendre dans la cave. Ce n'était pas son domaine, c'était celui de son père, pas le sien. Pas le sien. Quand le soleil eut disparu et que la nuit masqua toutes les ombres, il sortit de sa cachette et décida d'aller directement à la porte. Cette dernière était fermée. Il gratta contre le bois. Son père ne lui ouvrit même pas. Il y avait pourtant de la lumière à l'intérieur. Mais personne ne vint lui ouvrir. Alors il retourna sous la bâche. Au moins dessous il aurait moins froid. Froid. Il fit un cauchemar et se réveilla à cause d'un bruit sourd dans la terre. Il vit son père dans le jardin sous la lumière blafarde d'une lampe électrique. Il semblait creuser la terre. Il se rapprocha.

 

Va-t-en P’tit’hom, lui ordonna son père. P’tit’hom regagna sa bâche et se rendormit. Le lendemain matin, beaucoup de monde s’agitait dans la maison et dans la rue des gyrophares balayaient la demi-obscurité. P’tit’hom sortit de sous la bâche et alla voir. Des gens en bleu renversaient tout à l'intérieur et dans la cave d'autres gens avec des appareils faisaient des flashs. P’tit’hom regarda son père qui lui sourit timidement. Mais son père semblait avoir des soucis car d'autres gens lui criaient dessus.

 

— Où est le corps de cette femme ? demandaient les gens.

— Je ne sais pas. Sais plus.

 

P’tit’hom comprit vaguement. Il comprit que son père avait égaré quelque chose. Mais lui il savait où cela se trouvait ! Il remua d'abord la queue puis aboya pour que son père le suive.

— Tais-toi P’tit’hom !

 

Mais P’tit’hom ne voulait pas se taire. Il sortit dans le jardin.

— Pourquoi votre chien aboie-t-il ?

— Je ne sais pas, moi !

— Répondez à mes questions : pourquoi les corps de trois personnes ont-ils disparu ?

— Je ne sais pas. Je suis que médecin légiste.

— Nous avons placé votre ligne téléphonique sur écoute et nous avons constaté que vous avez appelé Monsieur Martineau quatre fois. Pourquoi ? Où sont les corps ?

— Je ne sais pas.

— Vous savez très bien. Niez vous que vous faisiez du trafic d'organe !

L'agent de police griffonna quelques mots sur son carnet.

— Hem euh, chef.

— Oui ? Répondit l'agent de police à un auxiliaire qui rentrait dans la maison.

— Je crois que vous devriez venir voir dehors.

Le chef de police considéra son collègue qui continua timidement : Le chien. P’tit’hom remuait la queue. Il avait comprit que son devoir était d'aider son père, lui qui avait si bon avec lui, lui qui l'avait nourri et hébergé, protégé. P’tit’hom n'avait jamais su le remercier pour tout cela.

 

Il avait compris son devoir de bon chien. P’tit’hom remuait la queue. Il vit tout le monde autour de lui et surtout, le regard de son père qui s'effondra en la voyant se tenir fièrement à côté du bras ecchymosé de la femelle au parfum de rosée qu'il venait de déterrer.

 

(extrait de Érotiques et Sataniques Cdécritures201 avril 1987)

 

 

 


Petit délire autour d'elles qui a inspiré un Cdécritures coquin qui sera prochainement diponible en téléchargement...

Le texte électronique est repris de la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (15.III.2005)
Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
http://www.bmlisieux.com/

Le texte original est de Henri Boutet. Il a été publié à la librairie Ollendorff, 1899.


 

Autour d'Elles
Le lever - Le coucher

par

Henri Boutet

vers l'image agrandie (336 ko)

Préface
par
Armand Silvestre
[non reproduite]

 

LE LEVER

 

vers l'image agrandie (343 ko)

Le Lever

 

 

 

Quand elle se fut bien étirée, quant elle eut frotté ses yeux de ses petites mains aux jolies fossettes et aux griffes roses, elle fit ouvrir les rideaux. Un jour clair et doré pénétra dans la chambre, filtrant au travers la mousseline légère, baignant la pièce coquette, semant de la gaîté partout, accrochant sur les meubles et aux contours des draperies comme des noeuds de rubans et des traînées de lumière.

On était en novembre. Dehors, il devait faire très froid ; et quand, au lit, on a la sensation qu’il gèle dehors, on s’y trouve bien mieux. On y prolonge, à loisir, la délicieuse paresse des matins. Alors, à quoi bon se presser et quitter vite l’endroit où l’on est si bien quand rien ne vous y oblige ! Où peut-on être mieux pour penser à ce qu’on aime ? Pour caresser ses désirs et faire passer devant ses yeux tout ce qu’il y a de bon dans la vie ! Les souvenirs s’y imprègnent de quelque chose de très tendre et les espoirs y naissent dorés par les rayons du soleil qui monte, derrière les maisons, et emplit la pièce de toute sa splendeur et de toute sa joie.

 

Le Déjeuner

 

Le petit déjeuner est apporté ; les tartines beurrées, les gâteaux secs sont là, sur la table, Madame se soulève un peu, ramène dans son dos l’oreiller affaissé, prend de ses doigts menus la petite tasse de saxe d’où s’échappe le parfum de la crème et du moka qui monte en vapeur légère, caressant ses narines roses, émoustillonnant son palais, lui donnant une volupté de chatte à entrer les dents dans la brioche dorée, à tremper les lèvres dans la douce tiédeur du lait, à avaler par petites gorgées la bonne chaleur qui caresse sa chair, qui lui court dans les veines et lui donne la sensation d’être envahie, peu à peu, par la moiteur du lit, d’être baignée dans quelque chose de tiède qui l’invite à paresser encore, à replonger sa tête dans l’oreiller pour y retrouver la fin des derniers rêves et y chercher encore la joie d’un nouveau réveil.

 

Les Journaux

 

Mais elle ne dormit pas, ou mal. Quelque chose à quoi elle n’avait pas songé tout d’abord lui revint à l’esprit et, vite, elle prit un des journaux du matin apportés sur sa table, le déplia et chercha si les promotions du ministère de l’Hygiène sociale étaient parues. Oh ! ce n’était pas qu’elle attendît pour elle la moindre distinction. Mais, son « ami » - gros fabricant de produits alimentaires - attendait la croix parce que, sous prétexte que les vieux journaux s’appellent du « bouillon », il avait trouvé le moyen d’en extraire une pâte nutritive et réconfortante. Son nom avait été signalé et inscrit sur la liste de la prochaine promotion. Ce jour-là, il devait donner à sa femme une douzaine de couverts et à sa maîtresse une paire de brillants. Mais rien encore pour aujourd’hui ! Et, douillettement, elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller… Mais, vite elle s’éveilla, haletante, en nage, l’oeil en fureur et gardant encore l’impression d’un affreux cauchemar !... Elle avait rêvé que c’était elle qui avait reçu la douzaine de couverts !

 

Les Fleurs

 

Elle avait le culte des fleurs et croyait à leur symbole. La modeste marguerite était souvent consultée par elle. Elle disait qu’elle ne mentait jamais. Il en était d’audacieuses, de passionnées et de perverses ; elle y croyait aussi. Elle croyait à toutes les fleurs.


Elle reçut, un jour, une orchidée. Elle sut d’où elle venait et qu’elle voulait dire : passion, souvenir des ivresses passées, désir des ivresses futures. Elle mit la fleur prometteuse de baisers, à l’endroit préféré, pour mieux penser à ce qu’elle était venue lui demander - Monsieur qui ne venait jamais, vint ce jour-là. C’était, cependant, un parfait nigaud dont elle se moquait et à qui elle aurait pu conter que les orchidées et les lys parlaient la même langue ; mais la fleur était là, devant ses yeux, passionnée et narquoise, dressant orgueilleusement, devant son front, ses lobes comme des cornes, et il comprit tout ce que la fleur était venue dire à cette petite femme qu’il croyait être à lui seul. Il fit une scène !... Inutile d’ajouter que Madame lui jura qu’elle n’aimait que lui et qu’il le crut. Elle fut donc persuadée, une fois de plus, que les fleurs pensent, qu’elles souffrent, qu’elles pleurent… et qu’elles parlent !

 

Hop, là !

 

Mais il faut tout de même se lever ! Dix fois, vingt fois elle s’est dit : tout à l’heure, sans se décider à s’arracher d’un endroit où on est si bien. Le feu maintenant flambe et pétille entre les chenêts de cuivre, semant des reflets d’or qui luttent avec les rayons du soleil. - Hop, là ! d’un mouvement la voilà sur le coude, d’un pied elle fait voler les draps, puis, sur les deux mains appuyées, elle s’avance au bord du lit et la jambe d’une Diane au bain, souple et nerveuse, coule le long des draps quand le pied coquet s’arrête sur le tapis. - Ah ! cela n’a pas été sans peine ! bien souvent elle a regardé l’heure en se disant : « Encore cinq minutes », puis : « Encore cinq autres ». - Mais la paresse n’est un défaut que pour celles qui ont quelque chose à faire et, si elle restait au lit toute la journée, elle n’en serait guère plus paresseuse pour ça !

 

La Boucle d’oreille

 

Madame, ce soir, décida, pour une fois, de se coucher à l’heure où se couchent les poules et de passer une nuit de petite pensionnaire sous la blancheur des rideaux de cretonne. Au lit, il lui vint des idées de vertu, de vie paisible, à la campagne, entre une vieille bonne et des animaux domestiques ! Elle lut un peu, avant de s’endormir, de bons livres de paix reposante, et se complut dans la peinture de passions bourgeoises qui donnaient à son âme des sensations douces.

Cependant, le matin, elle s’éveilla très agitée, très troublée ; son oreiller était à terre et ses draps avaient des remous de vague en délire. Elle bâilla, arrangea ses cheveux défaits ; mais, ô terreur ! à son oreille manquait un solitaire ! Alors elle bouleversa tout, le traversin, le couvre-pied, chercha dans les plis des draps, regarda à terre, où, enfin, elle vit, sous le lit, dans son cercle d’or, le diamant qui brillait comme un phare ! Cette évocation de la vie bourgeoise lui sembla être la cause de son agitation. « Oui, dit-elle, c’est bien ça, la vie que je mène vaut mieux ; les passions y sont moins fortes. j’aurai rêvé du Maître de forges ! »

 

Les Bas

 

Tout ce qui touche à l’arrangement féminin nous intéresse ! S’il est une question souvent sur le tapis et relevant d’un sujet si peu sévère, c’est bien celle de la couleur des bas ; il n’est donc pas inutile de la traiter d’un peu haut pour lui garder tout l’attrait qu’elle comporte.

Est-ce crainte de conclure trop à la hâte, de ne pas suffisamment avoir examiné la question, de vouloir d’autres expertises, on ne sait pas ? Mais, là-dessus, personne n’est d’accord. Sous le prétexte qu’elles peuvent nous en faire voir de toutes les couleurs, les femmes nous tournent la tête et nous la font retourner rien qu’en nous montrant leurs bas quelle qu’en soit la couleur. Aussi est-il sage d’attacher moins d’importance à leur nuance et de garder son attention pour la jolie jambe qu’ils contiennent et qui sait bien être tentatrice, qu’elle soit habillée de blanc ou de noir, de lilas ou de rose.

 

La Jarretière

 

La Jarretelle, paraît-il, a détrôné la jarretière ! On s’est battu pour conquérir des trônes qui n’étaient pas si bien situés et sur le moelleux desquels, après le succès, il était moins doux de s’ébattre. Les partisans de chacun des moyens de laisser un bas bien tiré sur une jambe fine n’ont pas désarmé, et la jarretière qui possède des titres de noblesse que n’a pas sa roturière adversaire, espère, dans la faveur de la mode, reprendre une place qu’elle a dû quitter bien à regret.

Sollicitée sur cette question dont la grâce n’exclut pas l’intérêt, une de nos plus jolies Parisiennes répondit en rougissant un peu, - oh ! très peu, juste ce qu’il fallait pour paraître encore plus jolie : « Mon Dieu, la jarretière serre, mais la jarretelle tire, ce qui est un inconvénient pour chacune d’elles. La jarretière a le désavantage de pouvoir…. s’oublier. En un mot la jarretelle est plus commode ; mais au point de vue esthétique, c’est autre chose : la jarretière est mieux. Aussi, suivant les heures, je porte la jarretelle pour moi et la jarretière pour mon mari. - Conclusion qui indique que les parties, étant élastiques, peuvent user de concessions même sur un terrain aussi brûlant.

 

La Capote rose

 

Si le temps n’était pas beau aujourd’hui, elle allait pouvoir mettre la jolie capote rose que, avec tant de soin, elle avait choisie et dont la nuance avait été examinée dans les coins assombris et dans la demi-lumière des endroits propices. Cette capote aux tons roses éteints, aux nuances légèrement passées, lui allait à merveille par les temps gris et cendrés où la lumière arrive comme derrière un voile. Et, au Bois, les jours d’automne, dans la triste tombée du jour, sur le fond de rouille des arbres, piquant l’horizon d’encre de sa petite tache rose, cette capote était comme une fleur attardée, matant son teint sous la voilette, donnant à ses yeux un troublant mystère d’ombre. Et elle se savait si jolie, sous cette capote rose, qui ne lui allait que par les temps gris, qu’elle en voulait ce matin au soleil qui inondait la chambre et qui semblait la narguer.

 

La Lettre

 

Madame, encore au lit, décachète la lettre que la bonne vient de lui remettre.



« MON PETIT LOULOU,

« Me croiras-tu si je te dis que je ne pense qu’à toi ?... que les heures se passent sans qu’un instant ta chère image ait quitté ma pensée. Oh ! comme c’est dur tout de même cet éloignement qui me prive de toi ! Je souffre comme je ne croyais pas qu’on pouvait souffrir ! Il me semble que cette séparation ne finira jamais et ma raison ne sait pas dire à mon coeur qu’elle n’est que momentanée et que les heureux jours reviendront. Je suis dans un tel état, dans un si complet abandon de pensée que je ne perçois plus ce qui est de ce qui n’est pas. Il me semble que tu vas m’échapper et, comme un enfant, sur ce papier où je t’écris, je laisse tomber mes larmes en te couvrant de baisers.

    
    « TON GEORGES. »

- Oh ! très chic, sa lettre ! je vais la recopier pour l’envoyer à Gustave !

Madame écrit

 

Il faut penser ce qu’on veut de ce qu’elles disent, mais il ne faut jamais croire à ce qu’elles écrivent. Le style épistolaire est un bouillon de culture propre à leurs mensonges et le procédé littéraire cher à Mme de Sévigné développe chez elles d’incroyables facilités à nous faire croire tout ce qu’elles veulent. Les adjectifs enjôleurs jouent à colin-maillard avec les adverbes les plus éloquents, les participes les plus passés nous sont présentés dans l’éclosion d’une fraîcheur de sentiments qui éveille l’idée d’une matinée de printemps. Si les promesses et les serments jouent à saute-mouton… sur notre dos, ce n’est pas sans nous faire pressentir qu’il nous faudra baisser la tête pour que, sans qu’ils nous blessent, les accrocs à la fidélité puissent passer par-dessus, et quand elles nous écrivent : «Je ne pense qu’à toi», il ne faut pas leur demander plus que d’y penser juste au moment où elles mettent notre nom sur l’enveloppe. On a beau savoir tout cela, le petit griffonnage sur papier rose paraît toujours ne pas mentir, et ce sont toujours ceux qui reçoivent les lettres qui y croient et jamais celles qui les écrivent !

 

La Pantoufle

 

Ce serait un tort d’affirmer que le mouvement de cette jeune personne qui cherche sa pantoufle ait emprunté quoi que ce soit à la simplicité d’expression des primitifs - mais s’il fallait chercher le pourquoi de toutes les raisons qui font agir cette petite femme ébouriffée, nous en finirions d’autant moins que, même en le lui demandant, nous n’en serions pas plus avancés. - Il semble toutefois que, puisqu’elle est au lit, elle n’a pas besoin de sa pantoufle et que, si elle veut se lever, à quoi lui sert de se donner tant de mal et faire une pareille cabriole pour attirer à elle la petite mule où elle va glisser son pied coquet ? - Alors, pourquoi ? Pour rien ! Parce que tout ce qu’elle fait est comme ça, voilà tout ! Experte en manières féminines, elle pare son geste comme elle pare son corsage et elle se donne à elle-même la répétition de ses minauderies.


Il faut bien qu’elle prépare tout ce qui doit la faire désirer et tout ce qui peut nous asservir !

 

Le « Petit Bleu »

 

On n’imagine pas le nombre de petits bleus que reçoivent les petites femmes ! Leur vie découlant de l’irrégularité et de l’imprévu, c’est d’heure en heure que cette vie peut se modifier et c’est le petit bleu qui vient dire : « Pas ce soir, demain quatre heures, » ou : « Impossible dîner avec toi ». - Celui qu’elle venait de recevoir disait : « Affaire m’oblige partir à Rouen, ne reviendrai que demain. Signé : Georges. » Elle réfléchit un instant : « Ça, mon vieux, c’est un bateau, dit-elle, mais tu me le paieras ! » Son tyran était un tyran jaloux et elle était sûre que, dans la journée, il arriverait, disant qu’au moment de partir il avait reçu contre-ordre. - Alors, elle ne sortit pas et attendit. Dans l’après-midi on sonna ; la bonne entra : « Madame, c’est Monsieur. » Elle prit l’air étonné qui convenait à la mine de circonstance qu’elle s’était imposée : « J’avais peur de ne pas te trouver ? - Tu sais bien que quand tu n’es pas là, je n’ai guère le coeur à sortir », dit-elle en lui sautant au cou. - Elle se fit payer un bracelet et, avant de se coucher, jeta un mot à Gustave : « Viens demain matin, je n’aurai pas mon crampon. »

 

Journée de Parisienne

 

La journée d’une Parisienne se compose de beaucoup de choses à faire et d’une suite d’occupations qui, toutes, ont pour but de la faire surtout s’occuper d’elle-même. Corsets ou chapeaux à essayer, cheveux à onduler, chiffons à choisir ; on n’en finirait pas ! puis ensuite : promenade au Bois, matinées, five o’ clock, exposition de tableaux, courses d’automobiles et vingt autres choses semblables. Le soir : dîner, théâtre ou tournées à Montmartre, soirées, bal, souper ; à cette heure on en finirait encore moins s’il fallait dire tout ce qu’elles ont à faire. Et les jours se suivent et le temps passe aux mêmes choses, toujours pareilles, aux mêmes endroits où elles portent leur beauté du diable et leur ensorcellement ! Et, si elles ne peuvent se passer de plaisir, on ne voit pas trop quels sont les plaisirs qui pourraient se passer d’elles !

 

Le Corset

 

Mon ami le Dr M. Maréchal, un ennemi acharné du corset, prend les artistes à partie dans un de ses brillants articles d’hygiène. Il nous en veut à nous autres artistes, nous traite de « vendus du corset » et nous dit que nous aurions pu le faire disparaître.


Entre mon ami le docteur et moi, la lutte est inégale : je ne peux pas discuter science et hygiène avec lui, et, lui, peut très bien causer esthétique avec moi. Je peux lui répondre cependant que n’étant que les traducteurs et non les initiateurs de ce que nous voyons, il a tort de nous rendre responsable d’un état de choses - et quelles choses ! - contre lequel nous ne demandons pas mieux que de nous battre.

Mais, allez donc faire comprendre à cette petite femme qui se désespère et qui lutte avec ses agrafes et ses lacets parce qu’il va lui falloir quitter le 45 pour le 46, essayez donc de la consoler et de lui apporter seulement du 50 de tour de taille en lui disant qu’elle est mieux dans l’harmonieux développement de son torse et de ses hanches que coupée en deux comme elle est. Elles ne se corsètent pas pour nous, mais pour elles…

 

All Right

 

La voilà habillée, parée à souhait, poudrée, enrubannée comme un fragile bibelot qu’elle est.

A ta jupe à traîne, Marguerite ! A ta robe d’indienne, Mimi Pinson ! le costume d’androgyne sonne le glas de votre grâce modeste. Vos soeurs ne nous prennent plus maintenant par leur simplicité.

Usant les heures dans l’impatience de leurs désirs, elles ne savent plus s’arrêter en chemin pour cueillir, au bord de la route, la petite fleur sauvage qui garde son parfum dans un souvenir ; et celles qui suffisent à la griserie d’un jour ont conquis leur corsage.


Elles vont plus vite depuis qu’ont été rognées leurs ailes ? Au pays du tendre, le temps des voyages est passé, et voilà belle lurette que les clercs de notaire ont remplacé par des valeurs à lot l’éloquence rythmée de leurs alexandrins…


Dans la course folle, le vent qui plaque sur elles la culotte de satin, ballonne leur chemisette et ébouriffe leurs cheveux ne leur apporte plus la fraîcheur qui apaise la soif des ivresses rêvées. Et c’est toute l’image de leur vie qui passe, quand, montées sur la bête de fer, elles nous font l’effet de n’aller très vite que pour n’aller nulle part.

 

LE COUCHER


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Le Coucher

 

Madame, le soir, se coucha tard ou plutôt de bonne heure, puisqu’il était quatre heures du matin quand elle rentra.


Depuis un mois elle savait que la fermeture de la chasse tombait un jour de bal à l’Opéra. A l’aide de l’amie complice, préparée à l’avance, elle s’était promise de braconner pendant que Monsieur tirerait le lapin. Elle en revenait, à cette heure, discrètement, ayant tout arrangé chez elle pour qu’on ne s’aperçût pas de son escapade.


Elle n’ignorait pas qu’on pinçait ferme au bal de l’Opéra ! Mais, c’est égal, jamais elle n’aurait cru qu’on pouvait être pincée tant que ça ! Enfin, l’important était de ne l’avoir pas été par Monsieur, car, un moment, elle avait cru que, lui aussi, aurait bien pu remarquer que la chasse fermait un jour de bal à l’Opéra. Mais ce qu’elle en avait rapporté des bleus ! Et presque tous au même endroit ! Et elle partit, non sans peine, ayant posé au moins autant de lapins que Monsieur avait dû en tirer.

 

Enfin !


Ah ! non. Ce ne fut pas facile de sortir et de se dépétrer de tout ce monde qui vous assaillait de tous les côtés. - Elle faillit perdre un soulier et, pis encore, son corset qu’elle trouva dégrafé - ce qui prouve qu’on peut perdre même un corset.

De temps en temps les journaux nous apprennent le nombre et la qualité des objets qui sont oubliés dans les voitures de place. - On est frappé de la quantité de corsets laissés, par mégarde, sur les strapontins ! - Faut-il en conclure que, se serrant trop, beaucoup de femmes profitent de cet endroit propice pour se dégrafer ? Si c’est une raison pour oublier son corset, ce n’en est pas une pour ne pas aller le rechercher, et on ne va pas réclamer les corsets. - Pourquoi délaisse-t-on ainsi ces pauvres petits corsets ? Car ce ne sont pas de vilains corsets de nourrice, - mais de mignons petits corsets de satin, aux couleurs gaies, embaumés et coquets..... Et on les laisse comme ça, prenant pour eux moins de peine que pour un vulgaire parapluie !... Il y a ainsi un tas de choses qu’on ne peut s’expliquer ! Et chaque année, devant la statistique publiée, on reste rêveur devant tous ces jolis petits corsets oubliés, quand on pense à ce qu’ils ont perdu et à ce qu’ils vont devenir !

 

Le Billet doux

 

Elle ne fut pas peu surprise en continuant de se déshabiller de trouver un biller doux… dans son pantalon ! Vous avez bien entendu… dans son pantalon ! Un billet doux ! Même il devait être très doux, ce billet, car rien, jusque-là, n’avait révélé sa présence à un endroit plutôt… délicat. On lui en avait fourré partout des billets doux et, depuis longtemps, elle n’était pas étonnée quand elle en trouvait dans son manchon, dans son ombrelle ou dans la poche de sa jaquette. Une fois, en revenant d’un bal, elle en trouva un dans son corset et, à l’Opéra- Comique, un soir, dans la loge, elle en vit un - dans le chapeau de son mari ! - Mais, , c’était trop fort ! Et, cependant, elle fut flattée. Évidemment cela témoignait d’une attention spéciale et de mains expertes en galanteries - c’était délicat, cela devait être d’un poète ?

 

Après le Bal

 

Elle continuait de se dévêtir. Jamais, dans aucun endroit, ses «dessous» n’avaient autant souffert. Une bouffette de ruban manquait à son pantalon ; le cordon de son jupon était cassé ; le volant de sa chemise pendait, décousu, comme un pavillon en berne. Elle s’était tellement trémoussée, il avait si bien fallu jouer des coudes et remuer des jambes pour se défendre contre les menues galanteries de tout ce monde endiablé que cela n’avait, en somme, rien d’étonnant ; et, gisant à ses pieds, elle contemplait les témoins des rudes assauts qu’elle avait subis et dont elle était enfin sortie grâce à ce grand serin qui l’avait mise à sa porte et qui aurait mérité qu’on lui en fît autant. Elle en oublia le billet doux reçu. Jamais, vraiment, elle n’avait été traitée avec une pareille indifférence. Il est des audaces qu’on pardonne et des réserves qui offensent !

 

Le Sonnet

 

Elle ne s’était pas trompée, ce billet était bien d’un poète, la preuve c’est qu’il était en vers. C’était la première fois qu’elle recevait des vers. - Elle en fut flattée. Elle ne s’aperçut guère si les vers boitaient parce que l’auteur marchait bon train, piétinait les plates-bandes de la rhétorique, et allait droit au but sans aucune périphrase. Son style avait l’audace et la franchise de son geste et ce billet avait bien été placé où il fallait qu’il le fût.


            « Et, si vous n’avez pas le coeur dur comme un roc,
            Vous serez, vers cinq heures, demain soir à Saint-Roch. »

Ainsi se terminait, par cette chute, ce sonnet qui n’en était pas un ; et, si certains vers par leur douceur chantaient dans son oreille, ces deux derniers sonnaient comme un clairon et faisaient vibrer d’émotion sa petite âme curieuse.

 

Le Sauveur

 

Enfin ! ce n’était pas sans peine qu’elle était revenue d’une aussi chaude alerte ! Dieu ! qu’elle avait eu peur ! Et, sans ce monsieur qui dans la bousculade l’avait prise dans ses bras et l’avait protégée contre les attaques de tant de mains indiscrètes, que serait-elle devenue ? Elle fut prête à s’évanouir et reprit ses sens sans se rappeler comment elle se trouvait en voiture avec ce monsieur qui l’avait reconduite. Alors, elle eut encore plus peur ! Elle se reprit un peu et se rassura quand elle vit qu’il n’avait pas retiré ses gants. Il lui demandait, de temps en temps, d’une voix très douce, si elle se sentait mieux ; et, arrivée à sa porte, il lui baisa la main, la priant seulement de consentir à ce qu’il allât prendre de ses nouvelles. Elle remercia et dit que c’était inutile ; et il partit sans insister, en la saluant, tandis qu’elle se demandait ce que, vraiment, un homme si correct était bien venu faire au bal de l’Opéra ?

 

La Cachette aux Secrets

 

Dans la grande bibliothèque, héritage d’un oncle bel esprit, parmi les vieux livres reliés en veau, les traités de botanique, les précis d’histoire universelle, les vieux romans d’où s’échappait une odeur de vanille et de poussière, se trouvait un gros évangile selon saint Mathieu entre les pages duquel elle intercalait ses billets doux. Saint Mathieu avait donc, sans qu’il en ait été pressenti, la garde de ses secrets, et les mystères d’un petit coeur de femme étaient confiés à la discrétion de pages qui n’avaient sans doute pas été faites pour recevoir un si précieux dépôt. Le plus pur style orthodoxe faisait vis-à-vis avec des manuscrits où l’on pouvait lire « J’embrasse mon gros loulou » ou « Un petit bleu, sitôt que ton mari sera parti à la chasse ».


Mais l’endroit était sûr ; Monsieur ne fouillait pas souvent dans la bibliothèque. Il n’y fouillait même jamais, son gros ventre l’empêchant de grimper sur une chaise et d’atteindre le rayon du haut où saint Mathieu résigné consentait, malgré lui, à couvrir de ses pages austères une correspondance plutôt folâtre et à garder le secret de rendez-vous même quand ils étaient donnés dans une église.

 

La Prière

 

De sa vie de couvent elle avait gardé l’habitude de faire chaque jour sa prière. Le soir, en corset, en pantalon bouffant aux noeuds de rubans clairs, la chemise descendant sur les bras nus, découvrant la splendeur des épaules, elle s’agenouillait au bord du lit, les coudes enfoncés dans le couvre-pied de satin, alors que sa jolie tête, se penchant sur ses mains repliées, donnait à sa nuque grassouillette une éloquence plutôt faite pour damner un saint que pour lui faire penser à intercéder pour elle près du Dieu de pardon…


Le matin, encore au lit, la tête douillettement perdue dans l’oreiller, elle demandait avec conviction d’être préservée des péchés qu’elle avouerait le soir, sachant que l’aveu en pardonne au moins la moitié et que, ces péchés n’étant pas bien gros, l’autre moitié n’était pas une affaire, surtout quand pour en obtenir le pardon elle savait prendre une attitude, peut-être pas très liturgique, mais bien faite pour qu’on ne lui refuse rien.

 

Hélas ! Seule !...

 

Décidément la prière lui faisait du bien ! C’est ce qu’elle appelait «faire faire dodo à son âme». Elle était maintenant plus tranquille, moins troublée, et se plaisait à se remémorer les phases de son escapade, et cette rentrée en voiture avec ce monsieur qu’elle ne connaissait pas, et qui avait poussé les convenances jusqu’à ne pas retirer ses gants. - Non, ce n’était pas l’homme du billet ; l’autre n’aurait pas gardé ses gants, bien sûr. Oh ! celui-là, elle s’en souviendrait ! Allez donc croire aux aventures. Elle se rappelait combien elle fut effarouchée quand, confuse d’avoir accepté, elle se pelotonnait au fond de la voiture, attendant l’attaque… prête à la repousser ?... Puis, rien que ce grand dadais qui n’avait même essayé de l’embrasser. Ah ! en voilà un, certes, qui n’était pas un poète, et ses gestes, vraiment, ressemblaient trop à de la prose !

 

Le Poète

 

Elle passa en revue tous ceux qui avaient un peu flirté avec elle, cherchant, ainsi, à se rappeler lequel avait une tête de poète, car il fallait renoncer à supposer que ce pouvait être le monsieur qui l’avait ramenée chez elle. Elle ne vit généralement que des gens un peu chauves ou même tout à fait, tandis que les poètes devaient avoir des cheveux longs, et elle ne se rappelait personne avec des cheveux longs….

Un monsieur lui avait bien dit qu’il était architecte ; mais les architectes ne font pas de vers quoique celui-là lui eût dit que l’architecture engendrait tous les arts ! Mais toujours rien de précis ; et, devant ses yeux, toutes ces têtes entrevues passaient, toutes les mains s’agitaient sans qu’elle pût supposer d’où lui venaient les vers si audacieux qui la troublaient tant !...

 

Casuistique

 

Puis, comme elle n’apportait pas une rigueur exagérée à l’examen de ses cas de conscience et que ses scrupules de morale n’étaient pas irréductibles, elle se demanda si vraiment c’était bien pécher tant que ça d’être coquette, d’aimer qu’on vous fasse la cour, et de se moquer des hommes ? Que restait-il encore ? Elle était paresseuse, chatte, gourmande…, et puis c’était à peu près tout ; car, traitant l’infidélité du particulier au général, elle affirmait qu’on ne pouvait être qu’infidèle à l’amour, ce qui n’était pas son cas. « Et puis, après tout, disait-elle, on peut bien s’amuser quand cela ne fait de mal à personne ». Mais enfin, quoique sachant n’en avoir guère besoin, elle priait tout de même, sinon pour les péchés passés, du moins pour les péchés à venir.

 

Esthétique

 

Devant la grande glace qui garnissait le fond du lit elle aimait à se regarder nue. A son esprit venait la comparaison de son corps avec ceux que, sous toutes ses formes, l’art nous montrait. Elle était fière et orgueilleuse de sa beauté - elle eût voulu être Diane ou Vénus et il lui sembla que, si elle se montrait ainsi, l’admiration ferait d’elle l’égale des héroïnes dont l’art avait laissé la preuve de leur divine beauté. Un jour, au Salon, elle vit devant un tableau deux femmes - deux modèles - qui causaient : « C’est moi qui ai posé, ça », disait l’une. - Et elle les envia ! Ces femmes étaient donc faites comme l’image que le peintre en avait laissée ? Et on le savait ! Et tous ces peintres connaissaient ces femmes et disaient d’elles : « Elle est superbe ! c’est un des plus beaux corps qu’on puisse voir. » On montre tous ses falbalas, on étale ses bijoux, on est jalouse de ses brillants et on ne peut montrer que ses épaules et ses bras, son orgueil eût voulu qu’on la vît dans toute sa radieuse beauté et elle souffrait de ne pouvoir être comme ces deux modèles qu’elle avait rencontrés.

 

Préparatifs

 

Elle alla reprendre dans la bibliothèque l’évangile selon saint Mathieu et relut les vers. Elle les savait maintenant par coeur ; et, quoique peu faits pour être dits en soirée ils étaient décidément très bien. C’était donc là qu’était l’aventure qu’elle était allée chercher ! Elle se mit à songer à la toilette qu’elle mettrait demain pour aller à Saint-Roch. Elle se décida pour quelque chose de très simple : sa robe tailleur et son chapeau mauve. D’ailleurs, l’endroit indiqué pour le rendez-vous le comportait. Elle ne pensa plus alors qu’à cette toilette et l’idée que ce pouvait être tel ou tel de ceux qui l’avaient remarquée lui devenait indifférente. Au fond, cela n’avait guère d’importance, car elle ne pensait pas du tout à mener l’aventure très loin, préoccupée avant tout de plaire, de conquérir et d’asservir à sa coquetterie, à son besoin d’être ensorceleuse quand même, n’importe qui, pourvu qu’elle en fît un nouvel esclave qui penserait à elle.

 

?

 

Irait-elle, n’irait-elle pas à ce rendez-vous ? Ce point d’interrogation dansait devant ses yeux, avait l’air de s’enrouler autour de sa volonté comme un serpent qui la voudrait prendre ; et elle se souvint d’Ève et aussi de bien d’autres qui avaient cédé. Des noms de maris historiques défilèrent devant ses yeux en passant de Ménélas à Bovary pour arriver à ceux de plusieurs des maris de ses amies dont elle connaissait les mésaventures. Et elle se persuada que cela devait être ainsi et que son mari n’avait pas plus de raisons que les autres pour échapper à un sort fatal.

… Alors, après avoir passé sa chemise de nuit et s’être chaussée de petites mules coquettes, elle se promena dans sa chambre, en fit plusieurs fois le tour et se laissa tomber devant le feu, sur un fauteuil, en fredonnant :


                « L’amour est enfant de Bohème
                Il n’a jamais, jamais, connu de lois. »

Résolution

 

Puis des scrupules lui revinrent.


Elle grimpa vite dans le lit, se disant que la nuit porte conseil, qu’en somme, ce n’était pas un grand crime d’aller à Saint-Roch et d’y rencontrer - par hasard - un monsieur qui fait des vers. Puis, avait-elle le droit d’être sans pitié, d’avoir « le coeur dur comme un roc ». S’il allait se détruire ? Les poètes sait-on jamais ? - Dame, cela s’était vu ! Et ne serait-ce pas plutôt un acte de charité, une action consolante qu’elle accomplirait en allant à ce rendez-vous ? - Qu’avait-elle à craindre dans une église ? Non, décidément, elle irait - son devoir lui dictait de s’y rendre et de « calmer des feux que seule elle avait allumés », - comme on dit dans les tragédies. - « Puis, après tout, flut ! dit-elle, je ferai ce qu’il me plaira, ça ne regarde personne… Et elle laissa tomber sa tête sur l’oreiller, prête cette fois à tous les sacrifices, éloignant d’elle la pensée d’un refus qui pourrait troubler la tête d’un poète.

 

Sommeil


Alors, tranquille, elle s’endormit et elle dormit comme elles dorment toutes, dans l’oubli des ivresses qu’elles donnent et dans l’inconscience des blessures qu’elles font… De leur sommeil la nature insoucieuse vient faire de nouvelles joies et de nouvelles douleurs et demain sera encore la moisson féconde de sourires et de larmes, de cantiques d’amour et de cris de détresse, mûrie sous la force de leur immortel pouvoir…..

De petits amours roses et joufflus rôdent auprès d’elles, les approchent et, comme les papillons autour des lampes, viennent se brûler les ailes. Il en est qui partent radieux, tandis que d’autres sont retrouvés pleurant derrière des nuages.


Au-dessus des maisons où elles sommeillent, dans la poussière d’or des étoiles, la lune pâle continue sa marche lente et grave. L’ange qui les garde déploie dans la nuit ses grandes ailes blanches et descend pour veiller sur elles. Mais, ne pouvant pas les rendre plus belles, il leur laisse tous les soirs l’absolution afin qu’elles continuent d’apporter, chaque jour, un peu de ciel sur la terre…

 

 

 

 

 

 

Septembre

C’est pas bientôt fini, ils sont revenus ils sont tous là.

Les « vacances » presque perpétuelles désormais mais obligatoires en juillet août se terminent dans les rayons des intermarchés le torse quasi nu la fesse rebondie et bronzée, rev’là les gnouteuses qui le valent bien, les bricoleurs de génie, une mère maquerelle un égaré du virtuel, une pétasse à l’élastique de slip qui dépasse la ceinture du pantalon taille basse 36 enchâssé dans un cul 46 et le moustachu que tout le monde croit qu’il est un détective en civil.

Je les avais oubliés je les croyais disparus avec caravanes et télés, quatre quatre (faux) et monospaces que c’est la prime qui paye parce que je consomme moins maintenant que les normes ont changé, adidasnike et mauvaises haleines.

Le populo des zombies est là, lamentables.

Ils sont fiers à bras, encore un peu dévêtus des campings de la plage que même la dune n’est qu’à deux kilomètres, encore un peu avec la même femme et les mes chiards qui veulent un bifi et une playsation sinon j’fous rien à la rentrée, tu vois mes cinq ?  torgnole plein la gueule.

Voilà ce qu'ils mériteraient.

Z’étaient pressés de revenir dans leur supermarket, il y avait un bail qu’Abu ne les avait pas vus, z’ont roulés plein gaz, sur la highway du soleil, ils m'ont doublé pressés de rentrer faudrait voir à bien commencer l'année, vu que le début de l’année, on ne sait pourquoi commence le premier septembre en Europe.

Ils allaient vite, se dépassant et se redoublant pour être les premiers du quartier à dire à ces imbéciles qui sont restés chez eux : Salut ! On est de retour, t’entend ma radio ?

A la station-service qu’on y vend maintenant n’importe quoi et parfois de l’huile moteur et du carburant, j’en ai vu des milliers puant des pieds et du bec, pisser à côté de l’urinoir et chier dans les buissons des alentours, ah ! se mettre une dernière fois le cul au soleil !

J'avoue que je me sens parfois misanthrope.

J’en ai vu dans des grosses bagnoles pas assez grosses pour leurs bardas que cela dépassait des fenêtres et encombrait les toits, ils avaient quitté la plage il y a une heure sans prendre la peine de refermer convenablement leur « location » et d’autres qui avait pris encore le p’tit dernier, un jaunet, tchin tchin à l’année prochaine …

 

Demain, ils auront peu de choses à raconter, pas besoin de dire où et quoi, ils sentiront encore l’antimoustique, la vieille crème solaire la sueur d’après le tennis, tu sais contre un champion hein ! jusqu'aux doigts de pieds, le campings leur suintera encore quelques semaines des coins intimes aux fragrances corporelles que l’on tente de corriger à coup de Narta.

La voilà l'Europe de début septembre aux nouvelles plaques d’automobile qui feront, espèrent les politicards, croire au populo qu’il est de cette race-là des conquérants du Nouveau-Monde.

Une Europe qu’ils ont mal vue avec des relents d’Afrique du Nord qui se presse en matelas sur des fourgonnettes.

 

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