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Dans un billet qui fait du bruit
outre-atlantique , le « gourou » du web Clay Shirky évoque « l’impensable
scénario » de la fin des journaux.
Les journaux ne pourront pas être sauvés, ni sur le papier, ni sur
le web. Pour Clay Shirky, on a déjà essayé tous les scénarios de financement
des journaux en ligne, et rien ne fonctionne.
La relation étroite entre les annonceurs, les éditeurs et les
journalistes, qui était à la base des journaux imprimés, s’est déliée sur
internet, et ne reviendra plus. C’est du coup, pour Clay Shirky la relation
entre les journaux et les journalistes qu’il faut délier aujourd’hui. « La
société n’a pas besoin de journaux. Ce dont nous avons besoin, c’est du
journalisme. »
Il est temps pour lui de tout expérimenter, « beaucoup,
beaucoup d’expériences », pour essayer de trouver un moyen de sauver le
journalisme. Comme lors des grandes révolutions, on ne peut pas savoir d’avance
ce qui va fonctionner, même si on sait déjà ce qui ne fonctionne plus.
Nous sommes aujourd’hui en plein dans le chaos de cette formidable
transition : l’ancien monde de l’information s’effondre et le nouveau
n’est pas encore arrivé.
Clay
Shirky est écrivain,
universitaire et consultant américain et il vient de publier sur son blog
(le 13 mars) un
long billet lumineux, qui commence à faire causer...
§ Clay
Shirky : Newspapers and Thinking the Unthinkable
Clay Shirky ne se contente pas
d’observer la fin de la presse écrite et le basculement sur internet de
l’épicentre de l’information, il estime que c’est la fin des journaux. Les
journaux ne vont pas migrer sur internet, y opérer une sorte de transfert de leur
activité, ils vont disparaître. Remplacés par quoi ? Mais par rien. Ou
plutôt on ne sait pas, enfin pas encore. Peut-être que c’est déjà là, mais on
ne l’a pas encore identifié. Peut-être que ça n’a pas encore été inventé. C’est
peut-être un tout petit truc qui nous semble insignifiant aujourd’hui, car on
n’en a pas compris la portée, ou bien l’usage possible...
D’ailleurs, l’ère Gutenberg,
avec l’invention de l’imprimerie à la Renaissance, avait commencé elle-aussi un
peu comme ça. Ce qui allait conduire aux formidables bouleversements
historiques qui ont suivi le développement et la diffusion du livre imprimé ne
s’est pas fait d’un coup. Il y a eu des tâtonnements, des expérimentations, des
essais et des erreurs. Un nouveau système ne s’est pas substitué à l’autre du
jour au lendemain, et sur le moment personne n’était vraiment en mesure de
prédire ce qui allait fonctionner ou pas et comment tout ça allait évoluer. Ce n’est que « rétrospectivement »
que l’on peut en reconstruire l’histoire aujourd’hui de manière linéaire.
Une petite histoire, déjà
ancienne, fait réfléchir Clay Shirky ces temps-ci. En 1993, une chaîne de
journaux avait enquêté sur le piratage sur internet (Usenet, à l’époque) des
chroniques populaires de Dave Barry, publiées par le Miami Herald et
reprises par de nombreux journaux. On avait découvert que l’un de ces
« pirates », qui copiaient les articles de Dave Barry pour les mettre
en ligne, était un adolescent de 14 ans du Middle West, qui faisait ça parce
qu’il aimait le travail du journaliste et voulait le faire connaître à tout le
monde.
Le responsable des services
internet du New York Times à l’époque, Gordy Thompson, avait eu cette
remarque pleine de bon sens : « Quand
un gamin de 14 ans peut faire sauter votre business sur son temps libre, non
pas parce qu’il vous déteste, mais parce qu’il vous aime, alors vous avez un
problème. »
Clay Shirky insiste sur le fait
qu’il est faux de dire que les journaux n’ont pas vu venir le coup avec
internet. Bien au contraire, « non seulement ils l’ont vu venir de
loin, mais ils ont compris très tôt qu’ils avaient besoin d’un plan pour y
faire face. Au début des années 1990, ils sont mêmes venus non pas avec un seul
plan, mais avec plusieurs. » Le problème est qu’aucun de ces plans n’a
fonctionné. L’impasse est complète aujourd’hui et le plan qui semble s’imposer,
c’est celui auquel on ne voulait pas penser, « le scénario impensable » de la fin des journaux.
On a déjà exploré de nombreux
scénarios, rappelle Clay Shirky : partenariats avec des fournisseurs
d’accès, comme AOL, abonnements, micropaiement, financement entièrement par la
publicité... On a tenté de convaincre les entreprises de technologies de rendre
leurs matériels et logiciels moins aptes à partager, et les mêmes démarches ont
été entreprises auprès des prestataires qui font fonctionner les réseaux. Parmi
ces plans, il y avait aussi « l’option nucléaire » :
poursuivre en justice les infractions au copyright et faire un exemple. Ou
encore des formules mixtes : la carotte ET le bâton...
Clay Shirky
rappelle que d’intenses débat ont eu lieu dans les rédactions sur les mérites
respectifs de tous ces scénarios, sauf sur un :
Le scénario
impensable se déroulait un peu comme ça : la capacité à partager des
contenus n’allait pas se réduire, mais augmenter. Les « Walled
gardens » [jardins clos] seraient impopulaires. La publicité numérique
réduirait son inefficacité, et donc les profits. L’aversion pour les
micropaiements empêcherait leur généralisation. Les gens résisteraient à se
laisser éduquer à agir contre leurs propres désirs. Les vieilles habitudes des
lecteurs et des annonceurs ne se transféreraient pas en ligne. Même de féroces
litiges ne suffiraient pas à imposer une nouvelle prohibition. Les fournisseurs
de matériel et de logiciel rechigneraient à considérer les détenteurs de
copyright comme des alliés et à considérer leurs clients comme des ennemis. Les
DRM [protection anti-copie] révéleraient des défauts insurmontables. Poursuivre
les gens qui aiment tellement quelque chose qu’ils veulent le partager allait
les énerver [« would piss them off »].
Clay Shirky
note que les périodes révolutionnaires sont propices à « de curieuses
inversions de la perception ». D’habitude ce sont ceux qui se
contentent de décrire le monde tel qu’il est que l’on considère comme les
pragmatiques et ceux qui imaginent d’autres avenirs fabuleux sont les radicaux.
Dans les
journaux, on a fait l’inverse : on a considéré comme pragmatiques ceux qui
rêvaient à toutes ces solutions imaginaires, et comme radicaux « ceux
qui observaient par la fenêtre que le monde commençait à ressembler de plus en
plus à l’impensable scénario ».
C’est que tous
ces scénarios, sauf un !, répondent exactement à la même logique. Il
s’agit au fond du même plan :
« Voilà
comment nous allons préserver les anciennes formes d’organisation dans un monde
de copies parfaites bon marché ». Les détails diffèrent mais l’hypothèse de base
derrière tous les scénarios imaginés (sauf celui impensable), c’est que la
forme d’organisation du journal, comme véhicule à usage général pour la
publication d’un ensemble varié d’informations et d’opinions, est
fondamentalement bonne, et qu’elle avait seulement besoin d’un lifting
numérique.
C’est bien ce
plan-là qui est en train de foirer. Le « lifting numérique »
est bien loin de suffire. En fait, il ne s’agit même pas de ça.
A ceux qui
demandent :
« Si l’ancien modèle et cassé, qu’est-ce qui va fonctionner à la
place ? » Clay Shirky répond : « Rien. Rien ne
fonctionne. Il n’y a pas de modèle général pour les journaux pour remplacer
celui qu’internet vient de casser ». Ça n’a même plus
de sens pour lui de continuer à parler d’industrie de l’édition parce que ce
qui était le coeur de son problème d’éditeur... sur du papier (la difficulté
incroyable, la complexité et le coût pour faire quelque chose de valable pour le
public) a tout simplement cessé d’être un problème... quand il n’y a plus de
papier.
Clay Shirky
s’appuie sur les travaux de l’historienne Elizabeth Eisenstein, The Printing
Press as an Agent of Change, pour montrer que des phénomènes tout à fait
comparables se sont produit lors de la « révolution Gutenberg ». La
transition entre le monde d’avant l’imprimerie et celui avec a été « chaotique ».
Des effets que personne n’avait anticipés se sont produits. La diffusion des
livres, permettant leur confrontation, conduisait à ce que certaines vieilles
institutions semblent épuisées alors que de nouvelles ne semblaient pas dignes
de confiance, au point que l’on ne savait plus quoi penser.
Des
innovations techniques qui se sont révélées décisives (rétrospectivement) n’ont
pas été perçues comme telles sur le coup, car ne produisant leurs effets qu’à
la longue, comme l’invention du livre petit format (in-octavo), rendant le
livre moins cher et plus portable, élargissant le marché et contribuant à
accroître l’alphabétisation...
C’est ainsi
que se passent les révolutions, selon Clay Shirky : un vieux monde
disparaît avant que le nouveau ne soit encore en place, et les révolutionnaires
sont bien incapables de prédire ce qui va arriver. Ceux qui lui demandent
aujourd’hui par quoi vont être remplacés les journaux, lui semblent... « exigeants ».
Tout l’ancien
système des journaux s’était construit autour du fait que l’impression était
quelque chose de très coûteux, ce qui conduisait à réduire le nombre d’acteurs
sur le marché, en produisant mécaniquement des monopoles locaux, des
ségmentations géographiques ou démographiques.
Le coût de l’impression a créé un environnement où Wal-Mart [chaîne de distribution et gros annonceur] était disposé à
subventionner le bureau de Bagdad. Ce n’était pas parce qu’il y
aurait un quelconque lien profond entre la publicité et le reportage, ni que
Wal-Mart ait eu le moindre désir de voir son budget marketing aller aux
correspondants internationaux. C’était juste un accident. Les annonceurs
n’avaient guère d’autre choix que de voir leur argent utilisé de cette façon,
car ils n’avaient pas d’autre moyen d’afficher leurs annonces. (...) Que la relation entre
les annonceurs, les éditeurs et les journalistes ait été ratifiée par un siècle
de pratique culturelle ne la rend pas moins accidentelle.
Sur internet, contrairement aux rotatives, « tout le monde
paye pour les infrastructures, et tout le monde les utilise ». Dés que
les annonceurs ont pu se libérer de leur relation aux éditeurs, ils l’ont
fait ! C’est que « de toutes façons, ils n’avaient jamais vraiment
adhéré à l’idée de financer le bureau de Bagdad. »
Certes,
reconnaît Clay Shirky, le travail des journalistes bénéficie à toute la
société. « C’est vrai, mais ça n’a pas de rapport avec notre
problème : “On
vous manquera quand on sera partis !” n’a jamais fait un modèle d’affaire. »
Alors, qui
couvre l’information si une fraction significative des personnes actuellement
employées par les journaux perdent leur emploi ? Je ne sais pas. Personne
ne le sait.
Il est
impossible, pour Clay Shirky, de prédire comment vont tourner les choses, comme
il était impossible en 1996 de prédire le succès de Craiglist, qui ne se révèle
que rétrospectivement.
Il n’y pas
une réponse possible à la question « si l’ancien modèle est cassé,
qu’est-ce qui va fonctionner à sa place ? » La réponse est :
rien ne fonctionnera, mais n’importe quoi pourrait. Maintenant, c’est le moment
d’expérimenter, beaucoup, beaucoup d’expériences, chacune de celles qui peuvent
sembler mineures au moment du lancement, comme l’ont été Craiglist, Wikipédia,
ou le livre au format in-octavo...
Peut-être ne
trouvera-t-on aucun modèle général, mais peut-être plusieurs modèles
fonctionneront dans des cas particuliers.
La société
n’a pas besoin de journaux. Ce dont nous avons besoin, c’est du journalisme.
Le mariage des
journaux et du journalisme a été si étroit durant un siècle, et la nécessité de
renforcer l’un pour renforcer l’autre a paru si liée, qu’ils en sont devenus
indiscernables. Il faut les délier aujourd’hui, car c’est le journalisme qu’il
faut sauver.
Dans les
décennies à venir, Clay Shirky verrait plutôt venir pour le journalisme
« des chevauchements de cas particuliers » , s’appuyant sur « des
amateurs, des chercheurs, des écrivains ». Les financements pourraient
être également variés et composites, avec des subventions ou des dotations. Et
beaucoup de ces expériences seront des échecs...
Aucune expérience ne remplacera ce que nous sommes en train de
perdre avec la disparition des news sur papier, mais au fil du temps,
l’association d’expérimentations qui fonctionneront pourrait nous fournir
l’information dont nous avons besoin.
Le propos de
Clay Shirky renvoie surtout, bien entendu, à celui de Bernard Poulet dans son livre
récent « La fin des journaux », comme à d’autres réflexions
telles que celles que l’on est en droit de se poser après la chute des empires
banquiers et l’incroyable support et assistance que cet empire a trouvé auprès
des états, y compris tous ceux d’obédience socialiste. Alors que l’on pouvait
se défaire de reflexes mortels, on se complait dans l’incurie, la bêtise.
Clay Shirky
lui-même, comme le relevait
Marc Mentré, sur Mediatrend (en janvier 2009), dans un
long entretien sur le site de la CJR, soulignait bien que le problème est
moins celui de la production d’information par des journalistes, que celui de
la nature du filtrage de l’information qui est disponible en quantité : si
pour certains « les filtres sont cassés », d’autres se
fabriquent de nouveaux filtres...
« Il n’y a plus aucune raison économique à filtrer par la
qualité avant de publier »
[Clay Shirky]
pointait un deuxième problème, celui du risque pris par l’éditeur : « Vous
pouvez gagner de l’argent si les gens achètent votre livre, mais vous pouvez
aussi en perdre s’ils ne l’achètent pas, car vous devez imprimer vos livres en
avance ». Cette logique économique a conduit « à mettre l’éditeur
responsable de la qualité ».
Depuis
« toutes les autres révolutions médiatiques (cinéma, radio, TV…) ont la
même approche économique : cela coûtant très cher de démarrer, je dois
donc filtrer la qualité. »
Avec Internet
tout change et « nous entrons pour la première fois dans une économie
post-Gutenberg. Le coût de production de n’importe quoi, par n’importe qui est
tombé plus bas que le plancher. En conséquence, il n’y a plus aucune raison
logique à filtrer par la qualité avant de publier. »
Les vieilles générations se plaignent de surinformation, car leurs
filtres sont cassés
Donc, notre
principal problème actuellement — ce qui explique cette sensation de
surinformation— serait l’absence de filtres efficaces. Qui pourrait en créer de
nouveaux et selon quel modèle ? Dans son interview à la CJR, il
explique : « Le seul groupe qui peut tout classer c’est tout le
monde ». C’est cela qui expliquerait pour partie, le succès de filtres
sociaux comme Digg ou Del.icio.us, car l’ampleur du travail à réaliser dépasse
les capacités de n’importe quel groupe de professionnels.
Mais ajoute
Clay Shirky, ce sont les quadragénaires, quinquagénaires ou sexagénaires qui se
plaignent de la surinformation, car « tous les filtres que nous utilisions
[catalogues papiers, guides TV, etc.] sont cassés (…) Ce ne sera jamais le cas
des gens qui ont vingt ans, car ils comprennent les filtres qu’ils se sont
donnés ».
Alors, si les
journalistes ne démontrent pas eux-mêmes qu’ils sont capables de forger ces
nouveaux filtres dont nous avons besoin pour lire l’information en ligne, il se
pourrait très bien que l’on se passe d’eux et que l’on aille tout simplement
chercher ailleurs...